dimanche, 29 mars 2009

Le vrai du faux

élève.jpgDans la profusion des remarques "spontanées" que font les élèves en cours, il y a souvent à boire (une sacrée piquette) et à manger (des aliments indigestes). Mais dans ce flux inconsistant et dont on ne sait souvent que faire, ou que l'on prend contre pour soi, certains éléments émergent parfois et semblent "dire" quelque chose, faire sens. Ca a été le cas ces dernières semaines. En voici quelques instantanés :

- Il y a trois semaines, je propose à ma classe de 4ème de travailler sur le documentaire 10ème chambre, Instants d'audience de Raymond Depardon. Je leur présente donc d'abord le DVD. Réflexions immédiates : "Vous l'avez piraté !". Je montre la jaquette : "Moi aussi je peux faire des copies couleur".

- Après avoir vu la première affaire présentée dans ce documentaire : "Mais c'est pour de vrai ? C'est une vraie personne ?"

- Suite à la projection du film, de nombreuses questions ont été posées au sujet d'une chose qui n'y était pas abordée : la contrefaçon.

- J'arrive en cours cette semaine avec ma vielle paire de Converse. Remarques dans l'escalier : "T'as vu, il a des Converse... Ouais ça doit être des fausses".

Je me suis donc posé quelques questions (après avoir tenté de répondre à toutes les leur). Je suis bien au courant que la question actuelle porte sur le rôle de l'image, sur le fait que les enfants font parfois mal la différence entre la réalité et la fiction. C'est vrai que l'on en parle beaucoup, cette problématique n'est pas nouvelle et mes élèves la connaissent très bien. Mais je crois aussi que leurs remarques portaient généralement sur mon honnêteté, ou mon intégrité, je  ne trouve pas le mot.  Ils ne la remettaient pas en question, mais ils avaient besoin, je crois, de l'interroger pour que je la réaffirme. C'est ainsi que procèdent les enfants en général : ils testent régulièrement le "cadre" pour vérifier qu'il est bien solide. Je me demande alors ce que vont penser ces élèves de leurs professeurs à l'heure où des professeurs vacataires non qualifiés de plus en plus nombreux interviennent dans les classes. lors des remplacements, par exemple. Il semble que se développe chez eux cette idée qu'il y a de vrais et de faux profs. Ce questionnement serait sans gravité s'il n'était pas contagieux et s'il ne relayait pas une certaine remise en question déjà présente de la "valeur" des profs par les élèves et, parfois, par leurs parents. Nous entrerions alors dans un audit général où chacun pourrait être rapidement qualifié/disqualifié... y compris les "démagos" qui, tout qualifiés qu'ils soient dans un premier temps, ne proposeraient pas un cadre assez ferme et deviendraient donc "sympas" mais pas "pros".

Mais je prêche un peu trop pour ma paroisse... la véritable question posée par mes élèves portait plutôt sur ma manière de respecter la Loi. Etais-je un pirate, porté-je des contrefaçons ? Et donc, par voie de conséquence : "Monsieur, suis-je hors-la- loi quand je télécharge, ou quand je porte une ceinture DG pas chère ?". Que leur répondre alors que tous téléchargent illégalement ? Que leur répondre alors que la Loi ne dit rien sur le streaming ? Que leur répondre alors que, moi-même, pour leur apprendre le respect de la Loi, je leur diffusais un DVD que j'avais acheté... mais que la Loi sur les droits d'auteur m'interdit de leur diffuser ?

A propos de mon choix de l'illustration de cette note... c'est du second degré (j'aime que mes élèves se lâchent un peu parfois, tout de même !), au même titre que je considère le film La Journée de la jupe comme un sacré fantasme !

vendredi, 16 janvier 2009

Brève d'élève

- Eh, m'sieur ! Vous savez où elles vont les poules en hiver ?

- Ben non...

- Ben elles vont à l'hiver poule ! Liverpool, j'y ai pensé en cours d'anglais... c'est moi qui l'ai trouvée !

Boby La pointe n'est pas loin !

Et merci Dorian pour ton humour et de le tester avec moi !

mardi, 27 novembre 2007

Qui imagine quoi ?

Cela fait deux mois que j’ai commencé ce blog et je n’ai pas encore vraiment parlé de ma vie au travail. Ce qui s’est passé aujourd’hui m’en donne l’occasion. Je disperse – plus que je ne dispense – mes cours de français, cette année, sur trois établissements. Deux collèges et un hôpital d’enfants. Les deux collèges sont relativement opposés par le public d’élèves qu’ils accueillent. Le premier est Classé ZEP (Zone d’Education Prioritaire). Les élèves dont je m’occupe sont en très grande majorité d’origine étrangère ou en situation difficile. Le second est un collège qui accueille des élèves d’une banlieue un peu « huppée », ce qui me fait faire un certain grand écart, assez formateur je dois dire.

J’ai eu l’occasion de proposer à ma classe de ZEP (classe de 5ème) un exercice sur le conditionnel. Il s’agissait d’un petit travail d’écriture du type : « Si je gagnais au Loto, voilà ce que je ferais ». Un travail que les élèves liraient ensuite à toute la classe. Ils les ont lus en effet et cela a été très révélateur. Une majorité s’achetait une Ferrari, d’autres des maisons avec des jacuzzis, et d’autres enfin souhaitaient partager leur gain, avec leur famille ou des associations. Un dernier élève, pourtant est sorti du lot. C’est un élève un peu à part, lent, parfois indiscipliné ou agressif mais plein d’humour. En classe, il participe rarement. Mais cette fois-ci, il a levé la main pour lire son texte. Ce que j’ai accepté avec grand plaisir. Voici ce texte : « Si je gagnais au Loto, j’achèterais des barres chocolatées et j’achèterais une Twingo verte ». La consigne de l’exercice avait été respectée malgré un texte assez court et la répétition du verbe acheter. Mais c’est un petit texte qui m’a beaucoup ému. Face aux achats un peu stéréotypés de ses camarades, ou à leurs projets vaguement caritatifs, il proposait tout à coup ses rêves bruts d’une réalité qui trahissait ses simples besoins non assouvis. Des nécessités aussi évidentes que des barres chocolatées.

Cet après-midi, je faisais cours dans le collège plus « aisé » (classe de 4ème). Nous avons travaillé sur un nouveau sujet de rédaction dont nous devions établir ensemble le barème de correction. Très justement, les élèves m’ont proposé d’évaluer leurs copies sur la qualité de l’expression, le soin, les conjugaisons, la création d’une atmosphère, les caractéristiques du récit fantastique qu’impliquait le sujet, les possibilités de modifier la chronologie du récit etc. Ils avaient compris dans quelle mesure j’attendais d’eux que, par ce sujet, ils appliquent ce que nous avions vu en cours auparavant. Un cours qui roule, quoi ! Un vrai bonheur. A un moment pourtant, un élève m’a proposé d’évaluer une chose dont nous n’avions absolument jamais parlé : « On pourrait mettre des points sur l’imagination… par exemple sur 4 ». Il proposait donc tout simplement d’évaluer un quart de la note de la copie sur ce critère. C’était assez énorme par rapport à ce que nous avions vu avant. Je leur ai alors rapporté ce qui m’était arrivé avec l’autre classe et, en particulier, ce travail de l’élève qui ne proposait, pour le sujet d’imagination donné, que des barres chocolatées et une Twingo verte. Ce fut un éclat de rire général. Il était donc temps de dialoguer sérieusement avec mes élèves.

 

- Qu’est-ce qui vous fait rire dans cette histoire ?

 

- Ben, il est bête, on peut quand même s’acheter mieux si on gagne au Loto !

 

- Alors pourquoi, à votre avis, veut-il s’acheter ces choses-là ?

 

- Ben parce qu’il est pauvre.

 

- Et alors ?

 

- Quand on est pauvre on rêve moins.

 

- On rêve moins… ou on rêve moins bien ?

 

- On rêve moins bien.

 

- Donc, parce qu’il est pauvre il n’arrive pas à imaginer les choses extraordinaires qu’il pourrait avoir ? Je dis bien « imaginer »… Cela voudrait dire que sa capacité à imaginer serait liée à sa capacité à avoir des rêves qui elle-même est liée à l’argent qu’il a à la maison ? Cela voudrait donc dire que si j’accepte le critère  « imagination » dans le barème de votre rédaction j’évalue quelle est la qualité de vos rêves, quels sont ceux que vous pouvez vous permettre, comment ça se passe chez vous, quel argent, quel accès à la culture vous avez ? Ce n’est pas mon rôle. Je suis là pour évaluer si vous êtes des élèves travailleurs et pas des élèves riches.

 

Il y eut alors un silence incroyable et profond dans la classe. Ce silence n’a pas duré plus de cinq secondes, mais ce fut un moment extraordinairement long. Un moment où j’ai cru voir mes élèves grandir… un peu.