mardi, 27 novembre 2007
Qui imagine quoi ?
Cela fait deux mois que j’ai commencé ce blog et je n’ai pas encore vraiment parlé de ma vie au travail. Ce qui s’est passé aujourd’hui m’en donne l’occasion. Je disperse – plus que je ne dispense – mes cours de français, cette année, sur trois établissements. Deux collèges et un hôpital d’enfants. Les deux collèges sont relativement opposés par le public d’élèves qu’ils accueillent. Le premier est Classé ZEP (Zone d’Education Prioritaire). Les élèves dont je m’occupe sont en très grande majorité d’origine étrangère ou en situation difficile. Le second est un collège qui accueille des élèves d’une banlieue un peu « huppée », ce qui me fait faire un certain grand écart, assez formateur je dois dire.
J’ai eu l’occasion de proposer à ma classe de ZEP (classe de 5ème) un exercice sur le conditionnel. Il s’agissait d’un petit travail d’écriture du type : « Si je gagnais au Loto, voilà ce que je ferais ». Un travail que les élèves liraient ensuite à toute la classe. Ils les ont lus en effet et cela a été très révélateur. Une majorité s’achetait une Ferrari, d’autres des maisons avec des jacuzzis, et d’autres enfin souhaitaient partager leur gain, avec leur famille ou des associations. Un dernier élève, pourtant est sorti du lot. C’est un élève un peu à part, lent, parfois indiscipliné ou agressif mais plein d’humour. En classe, il participe rarement. Mais cette fois-ci, il a levé la main pour lire son texte. Ce que j’ai accepté avec grand plaisir. Voici ce texte : « Si je gagnais au Loto, j’achèterais des barres chocolatées et j’achèterais une Twingo verte ». La consigne de l’exercice avait été respectée malgré un texte assez court et la répétition du verbe acheter. Mais c’est un petit texte qui m’a beaucoup ému. Face aux achats un peu stéréotypés de ses camarades, ou à leurs projets vaguement caritatifs, il proposait tout à coup ses rêves bruts d’une réalité qui trahissait ses simples besoins non assouvis. Des nécessités aussi évidentes que des barres chocolatées.
Cet après-midi, je faisais cours dans le collège plus « aisé » (classe de 4ème). Nous avons travaillé sur un nouveau sujet de rédaction dont nous devions établir ensemble le barème de correction. Très justement, les élèves m’ont proposé d’évaluer leurs copies sur la qualité de l’expression, le soin, les conjugaisons, la création d’une atmosphère, les caractéristiques du récit fantastique qu’impliquait le sujet, les possibilités de modifier la chronologie du récit etc. Ils avaient compris dans quelle mesure j’attendais d’eux que, par ce sujet, ils appliquent ce que nous avions vu en cours auparavant. Un cours qui roule, quoi ! Un vrai bonheur. A un moment pourtant, un élève m’a proposé d’évaluer une chose dont nous n’avions absolument jamais parlé : « On pourrait mettre des points sur l’imagination… par exemple sur 4 ». Il proposait donc tout simplement d’évaluer un quart de la note de la copie sur ce critère. C’était assez énorme par rapport à ce que nous avions vu avant. Je leur ai alors rapporté ce qui m’était arrivé avec l’autre classe et, en particulier, ce travail de l’élève qui ne proposait, pour le sujet d’imagination donné, que des barres chocolatées et une Twingo verte. Ce fut un éclat de rire général. Il était donc temps de dialoguer sérieusement avec mes élèves.
- Qu’est-ce qui vous fait rire dans cette histoire ?
- Ben, il est bête, on peut quand même s’acheter mieux si on gagne au Loto !
- Alors pourquoi, à votre avis, veut-il s’acheter ces choses-là ?
- Ben parce qu’il est pauvre.
- Et alors ?
- Quand on est pauvre on rêve moins.
- On rêve moins… ou on rêve moins bien ?
- On rêve moins bien.
- Donc, parce qu’il est pauvre il n’arrive pas à imaginer les choses extraordinaires qu’il pourrait avoir ? Je dis bien « imaginer »… Cela voudrait dire que sa capacité à imaginer serait liée à sa capacité à avoir des rêves qui elle-même est liée à l’argent qu’il a à la maison ? Cela voudrait donc dire que si j’accepte le critère « imagination » dans le barème de votre rédaction j’évalue quelle est la qualité de vos rêves, quels sont ceux que vous pouvez vous permettre, comment ça se passe chez vous, quel argent, quel accès à la culture vous avez ? Ce n’est pas mon rôle. Je suis là pour évaluer si vous êtes des élèves travailleurs et pas des élèves riches.
Il y eut alors un silence incroyable et profond dans la classe. Ce silence n’a pas duré plus de cinq secondes, mais ce fut un moment extraordinairement long. Un moment où j’ai cru voir mes élèves grandir… un peu.
23:09 Publié dans Ma vie en cours de prof | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Pédagogie, imagination, ZEP, professeur, français











































