samedi, 15 mars 2008

Parades de Bernard Souviraa

9782879296012.gifAutant le dire tout de suite : c'est le meilleur roman gay de l'année (c'est d'autant plus facile à dire que nous sommes en mars). On dit généralement qu'on a « dévoré » un livre qui nous a plu. Pour celui-là, j'ai dû prendre mon temps, interrompre la lecture, laisser poser un peu le livre, juste pour le regarder de loin et tenter de le rendre un peu inoffensif tant j'ai été pris, embarqué dans une histoire dans laquelle j'ai cru parfois me retrouver. Il arrive qu'on s'identifie à un personnage... moi c'est de tous les personnages que je me suis senti proche, ou plutôt de l'état d'esprit, de l'ambiance du livre. J'avais 18 ans à nouveau, j'étais revenu au lycée, à mes premières années d'étudiant, à mon CAPES de Lettres. Ce livre est pour moi la preuve que le voyage spatio-temporel est possible.

Je suis dans l'incapacité totale d'en  faire un résumé personnel tant j'aurais l'impression de trahir tout ce que j'en ai senti. Voici donc ce qu'en dit la quatrième de couverture :

« Cétaient les années 80, l'époque où Gabriel et Sébastien se déclaraient frères et se rêvaient comédiens. L'époque de leur montée à Paris et de leurs débuts au théâtre avec, pour initiatrices, l'universitaire bordelaise Lorette Mondine et Nora Reps, la vieille diva tchekhovienne. Gabriel allait connaître le succès au cinéma mais, étrangement, il disparut aussitôt après avoir remporté le prix d'interprétation à Venise pour son premier film. Vingt ans plus tard, Sébastien, qui n'a jamais réussi à oublier Gabriel ni à comprendre sa fuite, cède au désir impérieux de le retrouver. Il part à Porto. On aurait vu récemment Gabriel dans un café de la ville, le Guarany ».

 

Sébastien, au début du récit se confesse de cette manière :

« Je lui dirais que Gabriel a été comme un frère pour moi, Gabriel Dessant, il me manque pareil, il me manque comme un frère, j'ai eu très vite une autre vie que la vie que j'avais quand nous nous fréquentions mais comprenez-moi bien, nous étions comme des frères, nous n'étions pas amants, non, je n'étais pas amoureux de lui, non, au début j'ai tenu son souvenir à distance, j'ai été anesthésié. Voilà, j'ai pratiqué sur moi une sorte d'anesthésie fort réussie. J'accomplissais sans défaillance les geste du quotidien. Tous les gestes du quotidien sont devenus des passions, de la lecture du journal aux heures passées à la laverie à regarder le hublot fou des machines, j'adorais l'essorage. Quand il a tout quitté et qu'il a disparu, je ne le voyais déjà plus, vous savez. Nous avions eu un... différend... voilà, un différend. L'orgueil. »

Il y a un peu plus loin la plus belle description d'un baiser que j'ai jamais lue, une description étrange et surréaliste qui m'a fait penser à du Salvador Dali, je ne sais pas pourquoi :

« Mais avant même que j'aie eu le temps de lui répondre, avant même que j'aie pu croiser son regard, sa langue est dans ma bouche. Nos langues glissent l'une contre l'autre comme des animaux marins à la fois élastiques et spongieux. Des animaux hardis ayant voyagé longtemps dans les fonds sous-marins gorgés de mâchoires carnivores, de gueules en forme d'épée, de plantes luminescentes dont l'électricité foudroie. des animaux qui ont acquis une souplesse rusée,sont maintenant supérieurement doués pour la vitesse d'exécution, des animaux pleins d'expérience et de secrets accumulés qui tout à coup se révèlent. Par leur texture d'amibes, nos langues échangent ce savoir muet ».

 

Il y a l'atmosphère des années 80.

Le Sida : « En vérité, moi j'y pense très peu. Et Gabriel ? sans doute plus que moi, je présume, quand il revient de ses virées sur les quais. Alors qu'il a quelque chose de la bête des bois, une bête aux trop grands yeux noirs, et je trouve pour ma part effrayant les yeux des biches ».

Intermède au sujet des « yeux des biches » destiné à ceux qui n'auraient pas lu les critiques des ouvrages gays précédents. Une rapide rétrospective s'impose. J''avais en effet signalé dans Mérovée de Nicolas Jones-Gorlin la phrase suivante : « Ses cheveux étaient trempés de sueur. Et ses yeux ressemblaient à ceux des biches »(p.7). Puis, dans Un homme accidentel de Philippe Besson : « les adolescents mal grandis, les habitués des salles de musculation, les folles flamboyantes, les travelos encombrants, les blacks gigantesques, les chicanos aux yeux de biche »(p. 83). et voilà Bernard Souviraa qui s'y met aussi... décidément, la chasse est ouverte. Oui mais voilà, contrairement aux deux premiers auteurs pour qui cet oeil de biche n'a qu'une simple dimension vaguement esthétique ou érotique qui s'enferme dans un indigent cliché, il y a, chez Bernard Souviraa, une véritable symbolique qui est en jeu et dont témoignent de nombreux passages du livre. Il y a là un lien étroit avec la notion d'identité, la notion de déni. Une notion qui imprègne l'histoire de Sébastien qui, à d'autres moments, affrontera des regards sous des formes variées. A ce sujet, et puisque je parlais plus haut de surréalisme, il me semble tout indiqué de rappeler ici un extrait du Chien andalou de Luis Bunuel : une femme s'y fait trancher un oeil d'un coup de lame de rasoir.

Il y a tout dans Parades : les parades amoureuses et les parades de combat.Avec ou contre l'autre. Ou contre soi. Tout contre, bien sûr.

 

 

lundi, 25 février 2008

Fun Home d'Alison Bechdel

44333387.jpgVoici un ouvrage, sorti en 2006,  que l’on m’a prêté (merci Nicolas !). Il s’agit de l’autobiographie graphique de son auteur, Alison Bechdel. Elle y évoque son enfance aux côtés d’un père qui, tout en étant professeur d’anglais en Pennsylavnie, dirige également un « Fun home », c’est-à-dire un salon funéraire. C’est sur cette figure paternelle que s’ouvre et se clôt l’ouvrage, un père dont l’auteur découvrira progressivement l’homosexualité parallèlement à la sienne et dont la mort va prendre un curieux écho très personnel : « La mort de mon père fut une affaire étrange – queer, dans tous les sens du terme. Etrange assurément dans sa déviation du cours normal des choses. Elle était suspecte, peut-être même contrefaite. Elle mit ma famille en fâcheuse posture, elle nous contraria et nous détruisit chacun d’une manière différente. Elle me laissa nauséeuse, défaillante et occasionnellement ivre. Mais par-dessus tout à l’époque, sa mort fut liée pour moi à l’unique sens de queer qui ne figurait pas dans notre énorme Webster ».

588611573.jpg L’intérêt de ce livre, au-delà de son graphisme en noir blanc gris, dépouillé, précis, réside à mes yeux dans la place qu’il laisse à l’écrit, le fait qu’il lie la littérature (Joyce, Proust, Nin…), la chose écrite, à la découverte de la personnalité de l’auteur: elle se découvre dans les romans, dans les définitions de dictionnaire ; elle se découvre dans son journal, dans un une lettre qu’elle adresse à ses parents et dans laquelle elle déclare son homosexualité. C’est cette lettre qui va déclencher l’aveu de sa mère, au cours d’une conversation téléphonique, le « coup de massue » : « Ton père a eu des liaisons avec des hommes ». « Evincée de mon propre drame, je basculai dans l’intermède comique de la tragédie de mes parents ». Plus loin : « Et comme la mort de mon père talonna de près ce coming-out sinistre, je ne pus m’empêcher d’y voir une relation de cause à effet ».

Au-delà de cet événement dramatique, c’est bien de la multitude de mini-drames et de non-dits qui construisent une vie qu’il est question, de toutes ces petites choses qui peuvent pousser dans les cas les plus terribles vers la dépression, ou les TOC, par exemple. L’auteur les aborde ici, mais toujours avec une certaine distance – le père décore la maison comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre, la mère se fait actrice -  voire un certain humour (le titre « Fun Home » témoigne de cette ambiguité ainsi que son sous-titre : « Une tragicomédie familiale »).

2025601085.jpgJ’éprouve quelques difficultés à montrer toute la richesse de ce livre qui évoque l’aventure familiale dans ses aspects historiques mais aussi géographiques, sans aucun pathos et avec une grande pudeur, un livre qui mélange le fun des funérailles dont on garde toujours une trace même abrégée, et le fun de la découverte du plaisir.

dimanche, 03 février 2008

Un homme accidentel de Philippe Besson



c3188d255c87197be6ceb7e2edaf8d9d.jpgLes histoires d’amour finissent mal, en général… et surtout chez les gays, on dirait. Je viens d’en avoir la confirmation avec les lectures successives de Mérovée de Nicolas Jones-Gorlin, Des Amants, de Daniel Arsand et Un Homme accidentel de Philippe Besson.

Résumé de ce dernier ouvrage : un jeune flic tranquille de Beverly Hills (c’est le narrateur), dont la femme attend un enfant, va mener une enquête sur un meurtre et rencontrer un jeune acteur célèbre, Jack Bell qui sera l’unique suspect. Histoire d’amour, passion, conflit, blabla…

[Petite digression : parmi les rôles interprétés par ce Jack Bell, il y a celui d’un « personnage vénéneux et pervers d’ado faisant tourner la tête d’une vieille actrice pathétique, un objet d’adoration dans une histoire crépusculaire. Presque pas de dialogue mais une présence écrasante » (p. 55). c9868db4362aa041df6b5c363a23e4f7.jpgJ’ai immédiatement pensé au rôle joué par Joe Dallesandro dans le film Heat de Paul Morrissey qui raconte une histoire identique. (je pense que le personnage de Jack Bell en est directement inspiré).  Tout au long de ma lecture, je n’ai pas été fichu de me sortir la plastique formidable de cet acteur. Fin de la digression.]

Tout d’abord un conseil : ne lisez pas ces trois livres d’affilée sous peine de vous retrouver seul à pleurer dans votre cuisine en écoutant du Arvo Pärt à fond et en dévorant un paquet de fraises Tagada jusqu’à l’écœurement. Enfin, si ça vous dit :

podcast

Partant du stupide principe que les gens heureux n’ont pas d’histoire et pour pallier un manque certain d’imagination, ces auteurs tartinent de la confiture d’amour douloureux sur fond d’inégalité sociale. Chez Philippe Besson, dans le carambolage confus des sentiments, l’homme ne peut être qu’accidentel (pourquoi pas) mais l’amour est toujours assis à la place du mort (plus discutable). Je ne vais pas trop m’étendre sur ce livre qui a rencontré un certain succès.

Ce qui m’intrigue surtout dans L’Homme accidentel et dans Mérovée c’est la place donnée au personnage du flic (narrateur dans les deux romans). Cela m’a beaucoup fait penser à un téléfilm réalisé par Jérôme Anger et diffusé sur France 3 le 10 novembre dernier : Autopsy. Dans cette histoire, le personnage incarné par Stéphane Freiss, un flic de 45 ans, marié, tombe amoureux d’un médecin légiste qu’il croit impliqué dans un meurtre. 82c1410f39857fe17ecc8a020f5e05ae.jpgRebelote : amour, passion, conflit , blabla…Mais qu’ont-ils donc à devenir tous gays, ces flics ? Pourquoi eux ? Le flic incarne l’hétérosexualité, la virilité assumée, le respect de la loi, l’ordre et le pouvoir.  Si je comprends bien, le présenter comme homosexuel, amoureux au point de piétiner la déontologie, permet de lui faire transgresser toutes les règles d’un coup. C’est pratique, accessible à un large public, choquant juste ce qu’il faut pour la ménagère de moins de cinquante ans et ça délivre un message de tolérance molle puisque le gay meurt ou est puni quand même. Cependant, je ne vois pas en quoi transférer une trame archi-revue dans le cadre hétérosexuel chez des gays pourrait la renouveler. Certains penseront peut-être que c’est une bonne manière d’évacuer le cliché du PD-folasse. Si c’est pour le remplacer par un autre cliché aussi peu inventif, aussi étriqué, je me pose des questions. Je m’en pose également sur le style de ces auteurs (à l’exception de celui de Daniel Arsand, superbe) : chez Nicolas Jones-Gorlin : « Ses cheveux étaient trempés de sueur. Et ses yeux ressemblaient à ceux des biches » (p.7). Chez Philippe Besson : « les adolescents mal grandis, les habitués des salles de musculation, les folles flamboyantes, les travelos encombrants, les blacks gigantesques, les chicanos aux yeux de biche » (p. 83). Conclusion : le minet, dès qu’il vient du Sud, a des yeux de biche. Quant aux scènes de sexe (p. 125 chez Besson), elles sont misérables, surtout si on les compare, par exemple, aux scènes hot de Glamorama de Bret Easton Ellis (une référence, rien que d’y penser…).

Ecrire, me semble-t-il, permet tout de même d’accéder à des mondes beaucoup plus riches.

Dernière chose qui n’a rien à voir :  p. 107 chez Besson :

« Cet après-midi-là, je ne suis pas rentré directement au bureau, choisissant de marcher dans cette ville où personne ne marche, parce que la voiture y est reine. Il flottait dans l’air un parfum de bougainvillées. Je ne m’y connais pas particulièrement en fleurs mais je sais reconnaître le parfum des bougainvillées, ma mère me l’a appris, je n’ai pas oublié ».

bf0a344c953dad2fe90fbcd4f619d178.jpgIl m’est arrivé, au hasard de mes expériences horticoles et de mes nombreuses aventures botaniques de fréquenter quelques bougainvillées. J’avais pour mission de les tailler et nos rapports furent houleux. Ils sont en effet équipés de longues épines en hameçons qui, une fois dans la peau, vous retiennent douloureusement et vous laissent tout le loisir de les admirer et de les respirer longuement avant de parvenir à vous en défaire. Je suis donc en mesure de le garantir : ces fleurs n’ont aucun parfum (ou alors d’une très grande discrétion). Quelle variété de bougainvillées Philippe Besson a-t-il pu bien sentir ? Quand cet auteur manque d’invention, il réussit à inventer mal. La littérature peut beaucoup mais elle ne peut certainement pas donner de parfum à des fleurs qui n’en ont pas et de l’intérêt à des histoires qui ne sentent que le réchauffé.

d76428bcecc49cf7d220cd0165aede6d.jpgMes livres préférés sont ceux dont je suis persuadé qu’on ne pourra jamais les adapter au cinéma. Le livre de Philippe Besson ferait un téléfilm moyen.

samedi, 02 février 2008

Des Amants de Daniel Arsand

4bb216d836e7e383e063f3bd49b9088c.gifDaniel Arsand – Des Amants (Stock).

 

            Voici le premier chapitre de cet ouvrage :

            Dieu ! quelle banalité en ce temps d’avant le chaos et les libertés proclamées que d’avoir un père laboureur et une mère touilleuse de revigorantes mixtures. On est en 1749.

            Tandis qu’Alain Faure arpente les champs, halète, sue, les doigts crispés sur le mancheron, et vieillit en accéléré, tandis qu’Elise, son épouse, nourrit la volaille ou cueille la mélisse ou l’armoise, leur fils, Sébastien, mène sur la lande son petit troupeau de chèvres et de brebis.

            Sébastien a quinze ans. Maigriot et le cheveu comme du foin gelé. De caractère apparemment placide. C’est un rêveur, un contemplatif. Espèce rare chez le paysan. Qui a le regard dans le vague et l’esprit trop souvent au pays des songes est châtié. On l’oblige aux besognes les plus dures. On l’accable d’insultes. Certains soirs de beuverie de bonnes âmes badigeonnent d’excréments un gars de cette espèce, afin qu’il sache que la réalité a une sale odeur et que la supporter est une nécessité. Il sera, si le Diable ne le protège pas, un de ces persécutés que l’on retrouve parfois se balançant au bout d’une corde et couronné de choucas. Sébastien Faure a échappé jusqu’à aujourd’hui au supplice de la merde et aux quolibets venimeux. Sans doute parce que sa mère en terrifie plus d’un. Ses incantations et ses breuvages ont déjà rendu plus d’un gaillard mou comme une chique.

            Il admire Elise, il la respecte, quant à l’aimer, il ne sait pas, peut-être ne l’aime-t-il pas assez pour que ce soit vraiment de l’amour. Sans doute est-il de ces hommes qui naissent le cœur sec. Entre vivant, n’est-ce pas, ne garantit pas d’avoir un cœur.

 

Le cadre est clairement posé : nous sommes au milieu du XVIIIème et nous pressentons clairement que le jeune Sébastien va faire partie de « ces persécutés » dont il est immédiatement question. Rapidement, ce pressentiment sera confirmé : il va rencontrer Balthazar de Créon, un jeune noble, et leur amour sera passionné et terrible. J’aime particulièrement ce premier chapitre pour son économie, et surtout pour son style et ses images. J’aime « le cheveu comme du foin gelé », j’aime également cette image du pendu « couronné de choucas », nos bruyants charognards campagnards, et ces parfums de merde, de mort et de plantes sauvages auxquelles la superstition prête des vertus mystérieuses. Ce chapitre est à l’image des 99 chapitres suivants, tout aussi courts, olfactifs et visuels. Ils sont à l’image des miniatures que peignait le père de Balthazar, un art que va également explorer Sébastien. De précieux condensés où les paysages se font parfois états d’âmes et prémonitions :

« Ils viennent de faire l’amour, et voilà que Sébastien avoue à Balthazar qu’il a commis un sacrilège. Il extrait de la cassette une miniature qu’avait exécutée Louis de Créon. Il a estampillé de noir un coin de l’œuvre, un noir de suie. La nuit surgit en plein jour. Salit des ramures ».

D’autres personnages s’inscrivent, telle la Princesse de Créon dans d’odorantes miniatures :

« Elle prend ses repas au rez-de-chaussée, dans une sorte de boudoir, à une table richement parée, dressée près d’une porte-fenêtre donnant sur un jardin mouchoir de poche, verdi de buis et jauni à un de ses angles par un buisson de roses ».

L’image pourrait paraître belle, mais le « verdi de buis et jauni à un de ses angles » distille une mélancolie d’aquarelle moisie tandis que les roses ne semblent plus qu’épines.

Mais c’est bien le buis, plante aussi persistante que sa désagréable odeur, qui domine le paysage comme en témoigne encore la Princesse de Créon :

« C’est un théâtre de buis et de roses que je contemple de ma fenêtre mais un théâtre où n’évolue aucun acteur ».

Cette persistance odorante et presque maléfique est confirmée par les sensations de Sébastien :

« Il s’émerveille de la splendeur de ce parterre, dont il est le sorcier. Des tulipes, et puis des roses. Les buis sont bien taillés. Ils embaument. Après la taille, son corps sent l’amer. C’est un parfum. C’est le sien, et pour longtemps ». Comme si domestiquer la nature, la tailler, la modifier, ne pouvait laisser qu’une grande amertume. Je ne peux m’empêcher de penser à la symbolique du buis qui allie les forces de vie et de mort, ce buis béni au jour des Rameaux qui célèbre à la fois la mort du Christ martyr et sa vie éternelle.

Si la nature est souvent là, elle l’est dans toute son ambiguité. Alors, si elle peut parfois se montrer apaisante, elle sait, comme les potions médicinales qu’elle inspire, être sournoise, menaçante et dévorante.

«Le petit troupeau musarde. Il broute une herbe rase entre des épineux. La ronce colonise. Elle semble sans cesse prête à se multiplier, à vouloir prendre dans ses nasses sarmenteuses le berger et ses bêtes, et pourquoi pas l’univers ? »

Plus loin :

« En toute saison une armée de jardiniers déploie une colossale énergie pour que plates-bandes, statues et bassins ne soient pas la proie de hautes herbes et de ronces. De cette végétation conquérante, la princesse de Créon écrit à sa cousine Angélique de Fombeuse : Elle nous guette, elle nous menace, elle recouvrira bientôt le marbre ». Le marbre dans lequel sont gravés ses préjugés et ses certitudes.

Voilà donc un livre-paysage, un livre-odeur dans lequel gronde un silencieux tonnerre et flotte un parfum de ruine. Magnifique.

samedi, 26 janvier 2008

La caillera chez Harlequin

Suite à quelques petits soucis informatiques, je me suis vu contraint de délaisser le blog. Me revoici donc pour inaugurer une nouvelle catégorie : littérature gay. L’actualité dans ce domaine est assez riche et je vais tâcher d’en rendre plus ou moins compte. 90865384a7e3502b178503fe75816d40.gifPour commencer : Mérovée de Nicolas Jones-Gorlin, dont voici la première page.

« Je crois que je suis tombé amoureux de Rachid la première fois que je l’ai vu. C’était dans le parking du bâtiment B 12 de la cité des Bosquets de Montvermeil. Il était appuyé contre un mur. Ses cheveux étaient trempés de sueur. Et ses yeux ressemblaient à ceux des biches que mon père m’emmenait chasser quand j’avais 12 ans et que je vivais encore à la ferme. Immédiatement, il m’a rappelé ces jeunes esclaves des films de gladiateurs devant lesquels je me branlais quand j’étais gosse. Même peau sombre. Même bouche en forme de rose. Même silhouette juvénile, mince. Généralement, ils sont là pour enduire les corps hyper-musclés des lutteurs. Le metteur en  scène se tape toujours un gros plan de leurs petites mains fines qui se promènent sur les muscles puissants et saillants des combattants de l’arène. Mais j’étais pas là pour me branler. J’étais là pour tuer. Pour le tuer. »

Le ton est donc donné dès la première page : la cité, un petit beur façon caillera, un flic, une histoire d’amour et un conflit intérieur terrible. De fameux ingrédients sont donc réunis mais l’auteur en fait une macédoine très indigeste tant son tour de main est maladroit. On a beau se dire que l’histoire nous est racontée par le flic qui domine l’ouvrage de son point de vue et de son écriture mais on frôle l’indigestion tant le propos est creux et dépourvu de tout talent littéraire.

Ouverture du chapitre 19 :

« - Non. C’est ça qu’il me répond, le père de Rachid, quand je lui demande de venir au commissariat avec sa femme… »

Ouverture du chapitre 22 :

«  - Je savais que vous viendriez, jeune homme… C’est ça qu’il me dit, le père de Rachid, quand je le trouve devant le commissariat. »

Je ne vais pas décortiquer point par point les qualités d’écriture de l’auteur et je dirai simplement que le tout forme un ouvrage dont la lecture s’exécute aussi rapidement qu’une éjaculation précoce et avec la même absence de plaisir. On en reste même avec la cruelle impression d’avoir vu un « Wesh cousin » bourré de Valium et égaré dans la collection Harlequin.

 

Voici la critique de Jacques Nerson extraite du Nouvel Observateur.

« Cinq ans après le scandale de Rose bonbon (le livre donnant la parole à un pédophile, plusieurs associations de protection de l'enfance voulurent le censurer), Nicolas Jones-Gorlin fait son come-back. Conte bleu déguisé en roman noir, Mérovée ne risque pas de lui attirer les mêmes ennuis. Entré dans la police pour fuir sa cambrousse natale et ses penchants serets, Jean s'est laissé entraîner dans le groupe Mérovée : des flics fachos qui se prennent pour Charles Bronson et jouent les justiciers dans la ville. Au moment d'éliminer un témoin gênant, Jean baisse le canon de son arme. trop canon, ce Rachid. Keuf et beur filent le parfait amour. L'histoire, quoique bien racontée, fait un peu image d'Epinal. Vous verrez qu'un de ces jours elle donnera matière à un téléfilm édifiant. L'auteur n'a-t-il d'autre choix que le soufre ou l'eau de rose ? »