dimanche, 16 mars 2008

Les Disparus de Daniel Mendelsohn

9782081205512.jpgCe livre retrace l’enquête de l’auteur qui va partir à la recherche de l’histoire de ses ancêtres juifs, tués en Pologne en 1941 et dont il ne connait presque rien.

Il va ainsi parcourir le monde et recueillir des témoignages bouleversants mais il va également nous faire part de ses doutes, ses incertitudes sur la manière de mener cette quête. Son approche est toujours pleine de sensibilité et montre la difficulté de son entreprise à différents niveaux. Ainsi, la réalité de l'histoire peut-elle parfois se dévoiler de manière tout à fait inattendue comme dans ce passage, lors de la visite d'un cimetière juif en Autriche :

« A côté de ces tombes (presque aucune d’entre elles, avons-nous remarqué en y circulant, ne porte de dates postérieures au début des années 1930), se déployait une vaste prairie vide. Nous l’avons regardée fixement pendant un moment, avant de comprendre que la Nouvelle Section juive était en grande partie vide parce que tous les Juifs qui auraient dû être enterrés là, selon le cours normal des choses, étaient morts dans des circonstances qu’ils n’avaient pas prévues et s’ils avaient été enterrés, l’avaient été dans d’autres tombes moins élégantes qu’ils n’avaient pas choisies. Quand nous pensons aux terribles ravages produits par un certain type de destruction pendant les temps de guerre, nous pensons normalement au vide des endroits qui étaient autrefois pleins de vie : les maisons, les boutiques, les cafés, les parcs, les musées, etc. J’avais passé pas mal de temps dans les cimetières, mais il ne m’était pourtant jamais venu à l’esprit, avant cet après-midi dans la Zentralfreidhof, que les cimetières, eux aussi, pouvaient être vidés de leur vie. »

author_photo_face_close.jpgL'auteur montre également à quel point la photographie joue un rôle dans la compréhension que l'on peut avoir de cette guerre :

« comprendre combien j’avais été désinvolte, irréfléchi même, traversant le monde entier pour parler avec ces survivants, qui avaient survécu avec rien d’autre, littéralement, qu’eux-mêmes et exhibant la riche collection de photos que ma famille avait conservées depuis des années, toutes ces photos que j’avais contemplées et qui, plus tard, m’avaient fait rêver pendant que je grandissais, les images de ces visages qui n’avaient pas véritablement de valeur émotionnelle pour moi, mais le pouvoir, soudain, de rappeler aux gens à qui je les montrais à présent la vie et le monde auxquels ils avaient été arrachés, il y a si longtemps. Comme j’étais idiot et insensible. »

Mais si les photos peuvent raviver douloureusement la mémoire des survivants, elles peuvent paradoxalement faire « disparaître » presque définitivement certaines victimes :

« Quand j’ai montré ces images mystérieuses à Bruria, dont l’anglais était aussi limité que mon hébreu pour la conversation, elle a secoué la tête tristement et haussé légèrement les épaules. Tous ceux-là, me suis-je dit, en regardant ces visages muets, tous ceux-là sont absolument perdus, impossibles à connaître ».

Le propos est ainsi toujours nuancé,et nous assistons à toutes les difficultés de l'auteur qui cherche à comprendre la petite et la grande Histoire. A cet égard, l'ouvrage s’ouvre sur une dédicace suivie d’une citation latine que l’auteur va expliquer : Sunt lacrimae rerum

« C’est la phrase qui m’est venue à l’esprit quand Meg a dit, C’étaient ses parents, et qui continuerait à me venir à l’esprit chaque fois que je serais confronté à l’horrible décalage entre ce que certaines images et histoires signifiaient pour moi qui n’y étais pas et, par conséquent, ne seraient jamais qu’intéressantes, édifiantes ou terriblement « émouvantes » (comme on dit d’un livre ou d’un film qu’il est « émouvant »), et ce qu’elles signifiaient pour ces gens à qui je parlais, pour qui ces images étaient leur vie. Dans mon esprit, cette phrase en latin est devenue une sorte de légende expliquant ces distances infranchissables créées par le temps. Ils y avaient été et nous, non. Il y a des larmes dans les choses. Mais nous pleurons tous pour différentes raisons. »

Cet « horrible décalage » tient au fait même que certains protagonistes refusent que toutes leurs expériences soient divulguées, même si elles envisagent de témoigner un jour. L'auteur en donne l'explication :

«Elle et moi, même au moment où elle l’a dit, savions parfaitement qu’elle n’écrirait jamais un livre elle-même, mais en dépit de ma frustration de ne pouvoir inclure certaines choses qu’elle m’a dite ce jour-là, des histoires et des anecdotes qui pourraient éclairer ce qu’a pu être le fait de traverser la guerre à Bolechow, je comprends parfaitement ce dont elle avait peur, pourquoi elle redoutait de voir ses histoires figurer dans mon livre. Elle savait que dès l’instant qu’elle m’autoriserait à raconter ses histoires, elle deviendraient les miennes ».

Plus loin, c'est la démarche de l'historien de la guerre la grande difficulté du projet qui sont explicitées :

« et puis, poursuivant la pensée non dite qui m’avait traversé l’esprit, j’ai dit, avec un demi-sourire, C’est différent d’écrire l’histoire des gens qui ont survécu parce qu’il y a quelqu’un à interviewer, et ils peuvent vous raconter ces histoires étonnantes. En prononçant ces mots, j’ai pensé à Mme Begley qui m’avait dit un jour, en me regardant froidement, si vous n’aviez pas une histoire étonnante, vous n’auriez pas survécu.

Mon problème, ai-je poursuivi pour Shlomo, c’est que je veux écrire l’histoire de gens qui n’ont pas survécu. Des gens qui n’avaient plus d’histoire ».

Enfin, au delà de la démarche de l'historien, c'est progressivement une réflexion sur l'humanité en général qui nous est livrée :

« Etre en vie, c’est avoir une histoire à raconter. Etre en vie, c’est précisément être le héros, le centre de l’histoire de toute une vie. Lorsque vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort ».

 

 

 

 

 

vendredi, 02 novembre 2007

Harry Potter : un récit au poil

fbac04757faf718a3931a16cdd6413f8.jpgHARRY POTTER ET LES RELIQUES DE LA MORT 

            Je viens de finir le dernier volet des aventures de Harry Potter. Je ne tiens ni à déflorer l’histoire ni à convaincre qui que ce soit de le lire ou de ne pas le lire. Les fanatiques le liront de toute façon, et les autres s’en moqueront complètement. Je voulais simplement rendre compte d’une petite grille de lecture qui m’a paru amusante. Tout est parti de ces quelques portraits sous forme d’énumération, au début du récit :

            (…) Hermione, ses cheveux ébouriffés tirés en arrière et noués en une longue tresse ; Fred et Georges, arborant le même sourire ; Bill, couvert de cicatrices sous ses cheveux longs ; Mr Weasley, le visage bienveillant, le crâne dégarni, les lunettes un peu de travers ; Fol Œil, usé par les batailles, une jambe en moins, son œil magique, bleu et brillant, tourbillonnant dans son orbite ; Tonks, ses cheveux courts d’un rose vif, sa couleur préférée ; Lupin, de plus en plus grisonnant et ridé ; Fleur, mince et belle, ses longs cheveux d’un blond argenté ; Kingsley, chauve, noir, les épaules larges ; Hagrid, la chevelure et la barbe hirsutes, debout le dos voûté pour éviter de se cogner la tête contre le plafond, et Mondingus Fletcher, petit, sale, avec un air de chien battu, des yeux de basset à la paupière tombante et des cheveux emmêlés. (P.55) 

            Je me suis d’abord posé quelques questions : comment Hermione peut-elle à la fois avoir les cheveux ébouriffés et tirés en arrière ? Fallait-il lire « qu’elle avait d’habitude ébouriffés » ? Pourquoi signaler que les cicatrices de Bill sont sous ses cheveux longs ? On ne doit pas les voir de toute façon, non ? Fleur a des cheveux blonds… soit. Mais blonds argentés, ça ressemble à quoi ? Blonds dorés, à la limite.

            Mais peu importe… l’auteur nous livre les images qu’elle souhaite, on ne va pas chipoter. En revanche, que viennent faire toutes ces indications capillaires ? Je n’en avais jamais vu autant auparavant. C’était donc l’occasion de couper les cheveux en quatre.

            En fait, ces indications ont tout d’abord un rôle important à jouer dans l’incipit parce qu’elles rappellent la particularité de chaque personnage. Cette accumulation pourtant ne fonctionne pas : les informations sont beaucoup trop nombreuses. Pour couronner le tout, elles semblent même contenir un effet d’annonce (Lupin est « de plus en plus grisonnant » on se demande bien pourquoi. Le lecteur peut être d’emblée surpris par cette indication inchoative noyée dans une avalanche d’informations).

            Très souvent, l’indication capillaire est le signe d’un savoir, même partiel. C’est le cas avec de nombreux personnages dépositaires d’une certaine connaissance : Xenophilius Lovegood  « Louchant légèrement, ses cheveux blancs semblables à de la barbe à papa lui tombant sur les épaules »  p. 153. La comparaison nous renvoie à la superficialité et à l’inconsistance du personnage que l’onomastique souligne également. Le personnage est en effet fasciné par toutes les légendes et les superstitions (il aime : phile + love - l’étranger : xeno, à l’inverse de nombreux personnages xénophobes dans l’ouvrage, mais il aime plus encore l’étrange dans l’étranger).

            Autre personnage important, Elphias Doge : « Son nuage de cheveux blancs le faisait ressembler à une aigrette de pissenlit »  p. 167. Ici la comparaison évoque la volatilité du discours du personnage qui se limite, dans l’histoire, à une approche superficielle de la biographie de Dumbledore. Dans ces deux cas, l’allusion au blanc semble renvoyer à l’absence de, au manque de, à la page vierge : il ne faut pas tenir compte de leurs discours.

            C’est particulièrement le cas avec Bathilda : « L’odeur de grand âge, de poussière, de vêtements sales et d’aliments gâtés s’intensifia lorsqu’elle ôta son châle noir mangé aux mites, révélant une tête aux cheveux blancs et rares sous lesquels on voyait nettement la peau du crâne » p. 361.Il est amusant de voir que c’est lorsqu’elle enlève le noir que « l’absence de » se déclare. L’obscur cache le rien. Autre constat intéressant : les personnages âgés n’ont aucun vrai savoir à transmettre, ils sont à moitié gâteux. C’est le cas de Gregorovitch : « Il avait les cheveux d’un blanc immaculé et une barbe épaisse, broussailleuse : on aurait dit un père Noël ficelé comme une volaille » p. 303. L’aspect broussailleux renvoie dans ce cas comme pour celui d’Hagrid à un désordre plus général.

            Par ailleurs, le personnage d’Ombrage est présenté comme « une sorcière trapue qui ressemblait à un crapaud et portait un nœud de velours dans ses cheveux courts » p. 266 et 267. Ici c’est la particularité du nœud dans des cheveux courts (allusion sur deux pages consécutives) qui est évocatrice d’un accessoire grotesque, inutile et de mauvais goût.  

           

            Cependant, sur l’ensemble de l’ouvrage, toutes ces indications renvoient à une thématique sous-jacente aux multiples significations. Dés le début, page 60, Harry hésite à donner quelques uns de ses cheveux pour élaborer une potion de Polynectar qui permettra à ses amis d’obtenir son apparence. Je n’en dis pas plus, mais, ce que l’on donne, ce que l’on reçoit et ce que l’on donne malgré soi est au centre de la série. L’emploi des cheveux pour le Polynectar reviendra à de nombreuses reprises au chapitre intitulé « La magie est puissance ». Par ailleurs, l’un des signes de l’affaiblissement du pouvoir du Polynectar est le retour des cheveux à leur couleur originelle. Ainsi, Ron se transforme, « ses cheveux devenant de plus en plus roux tandis que son visage se vidait de ses ultimes traces de couleur » p. 292

            Par ailleurs, dans l’ouvrage, les cheveux sont un signe de la filiation : « Harry s’efforça d’aplatir ses cheveux en bataille » p.119 « Avec un tressaillement de joie, Harry reconnut son père. Ses cheveux noirs mal coiffés se dressaient en épis à l’arrière de sa tête, comme ceux de Harry » p. 196. Ce détail était déjà signalé dans des tomes précédents.

            Autre inscription familiale : « Ou peut-être es-tu de la famille ? ajouta-t-il en jetant un coup d’œil aux cheveux roux et bouclés » p. 158. Ainsi, l’hérédité est-elle souvent présentée sous sa forme capillaire. C’est également le cas avec la famille Malefoy et leur blondeur.

            L’état des cheveux est également un signe de maturation ou de maturité. Ainsi les commentaires suite à la naissance d’un bébé : « Il n’a pas beaucoup de cheveux. Ils semblaient bruns quand il est né mais je vous jure qu’ils sont devenus roux une heure plus tard. Ils seront sans doute blonds quand je reviendrai » p. 550 Le bébé renvoie au temps de l’incertitude, de la non-maturité, des possibles. On se souviendra d’ailleurs que l’un des facteurs identitaires est donné par un accessoire que l’on porte sur les cheveux : le Choixpeau.

            Mais les choses évoluent au moment de l’adolescence comme en témoigne l’un des cadeaux reçu par Harry (il s’agit a priori de poil… mais cela va plus loin, finalement) :

« Les autres paquets contenaient un rasoir enchanté offert par Bill et Fleur (« Alors, là, vous n’aurez jamais eu la peau aussi douce quand vous vous serez rasé avec ça, lui assura M. Delacour. Mais attention, il faut lui demander clairement ce que vous voulez… Sinon, hou, là, là, vous vous retrouverez avec un peu moins de cheveux que prévu… ») p.128. Dans le même chapitre, la menace « dalilesque » de la perte des cheveux est reprise :

« Elle lui offrit une distraction de choix lorsque Mrs Weasley obligea son fils à s’asseoir dans un fauteuil et leva sa baguette d’un geste menaçant en lui annonçant qu’il allait enfin avoir une bonne coupe de cheveux » p.131. Pour faire un peu de psychologie de bazar, je relève à la fois l’idée de menace et de bonne coupe. Il y a de la castration dans l’air !

            Face à cette « bonne mère » qui impose un cadre de représentation sociale, notre adolescent-Samson semble pouvoir remédier à la menace de la perte des cheveux et de son intégrité car un peu plus tard, en effet : « Il y eut un craquement au bas de l’escalier.

- C’est sans doute Charlie qui va se faire repousser les cheveux en douce, maintenant que maman dort, dit Ron, un peu nerveux » p.149.730af3e4657c76cc642d37d1b11be72c.jpg Le succès de l’ouvrage vient peut-être du fait qu’il amène le jeune lecteur à envisager d’abord des conflits un peu douloureux entre son image sociale et ses fantasmes de pensées magiques pour enfin réussir à construire son identité propre (« demander clairement ce que vous voulez ») dans le cadre d’un rapport inter personnel.

            La manipulation du système pileux apparaît encore grâce à d’autres transformations : « Il lui était impossible de deviner Ron sous son déguisement mais seulement, pensa-t-il, parce qu’il le connaissait si bien. Ses cheveux étaient à présent longs et ondulés, il avait une épaisse barbe brune assortie d’une moustache, ses taches de rousseur avaient disparu, son nez était court et large, ses sourcils broussailleux » p. 558. L’idée que l’ami est à la fois le même (Harry lui-même sera roux à un moment de l’histoire) et aussi un autre potentiel est « concernante » pour un ado ! Ensuite, Ron endosse, de manière temporaire, une apparence physique assez proche de celle de Krum, son concurrent : quel avantage !

            D’après l’auteur, la maitrise de la longueur des cheveux (et des poils) ou plutôt le choix éclairé et conscient de cette longueur serait un signe d’acquisition d’indépendance et de maturité.

            Dans la suite de l’ouvrage la représentation des cheveux est quasiment chaque fois un indice psychologique :

            «Tonks s’était colorée en blonde pour l’occasion ». p.153. Le personnage est insaisissable : on sait que le rose est sa couleur préférée pour ses cheveux, mais l’occasion demande du blond… allez savoir pour quelle raison.  

            Arrivée d’Hermione dont j’ai déjà évoqué le problème capillaire de type « ébouriffés tirés en arrière »: « Elle était vêtue d’une robe fluide couleurs lilas et portait des chaussures à talons assorties. Ses cheveux étaient lisses et brillants ». La jeune fille peut présenter un visage multiple : ses « cheveux masquaient le petit coin de ciel visible parmi les branches, hautes et sombres » p. 304. On voit à quel point ils peuvent envahir l’espace et marquer sa présence face à son interlocuteur. « Quelques minutes plus tard, elle revint dans la tente, ses cheveux ruisselants collés contre son visage » p. 335. Plus tard, ses cheveux ont presque une vie propre et étouffante : « Le bouclier invisible se dressa entre Ron et Hermione et sa force la projeta à terre. Recrachant des cheveux qui étaient entrés dans sa bouche, elle se releva d’un bond » p. 408. Hermione se montre séductrice, attentive, dévastée par la tristesse, auto-punie par sa propre violence. Dans tous les cas, les cheveux font sens et dispensent l’auteur d’un portrait psychologique plus fouillé.

            Arrivée de Viktor Krum : « un jeune homme aux cheveux bruns avec un grand nez arrondi et d’épais sourcils noirs ». p. 157. On en sait un peu plus à la page suivante sur le physique de Viktor par une question de Ron : « Tu as vu cette stupide petite barbe qu’il s’est fait pousser ? ». Le système pileux évolué du personnage est évoqué ici parce qu’il symbolise le fait que Viktor est un concurrent direct de Ron.

            Le cheveu est encore signe de reconnaissance et objet de projection personnelle : « Avec une certaine surprise, Harry vit le même petit sorcier aux cheveux en épis qui avait présidé aux funérailles de Dumbledore » p. 159. L’expression « cheveux en épis » reviendra deux fois page 160. Il est intéressant de voir que ce portrait renvoie à l’identité capillaire de Harry qui, lui-même a des épis. Il y aurait comme une parenté entre le héros et celui qui préside aux funérailles du vieux professeur tant aimé. Serait-ce le signe d’un certain sentiment de culpabilité de la part de Harry ?

             

            Les références se renvoient les unes aux autres par exemple pour cette photo de Dumbledore jeune et de son ami Grindelwald : « Dumbeldore, dont les cheveux lui arrivaient jusqu’aux coudes, s’était fait pousser une minuscule barbiche semblable à celle que Ron avait trouvée si ridicule sur le menton de Krum. Le garçon qui éclatait d’un rire silencieux à côté de Dumbledore avait un air joyeux, et même déchainé. Ses cheveux tombaient en boucles blondes sur ses épaules » p. 274. Tout semble dit de la folie de ces garçons par leur système pileux. La longueur des cheveux peut en effet renvoyer à un excès voire un danger : « Harry ne lui avait jamais vu des cheveux aussi longs […] Grimpant à travers l’ouverture, les cheveux trop longs, le visage tailladé, sa robe lacérée, Neville Londubat en personne poussa un rugissement de joie » p. 608.  La négligence capillaire est donc le signe d’une négligence générale ou d’une négligence morale, comme le prouvent les cheveux gras du professeur Rogue.

            Enfin, la couleur des cheveux constitue un référent historique clair. Rencontre avec deux Mangemort dont un seul est décrit : « un blond d’une taille colossale ». Blondeur également au ministère de la Magie  : « Mr Weasley pénétra dans la cabine, en compagnie d’une sorcière âgée dont les cheveux blonds étaient arrangés en un chignon si haut qu’il ressemblait à une fourmilière » p. 276. Que ce soit pour cette sorcière, pour Grindelwald ou les Malefoy, il n’est pas nécessaire de revenir, je pense, sur la référence aryenne de leur blondeur.

            92cfade04a351fb920787bb3f63f35f2.jpgPour finir, je laisserai de côté les poils des animaux, des elfes et les crins de licorne dans les baguettes magiques. Je ne m’occuperai pas non plus des différentes coiffes que l’on porte sur les cheveux dans cet ouvrage. J’espère que cette petite lecture traversière vous aura amusé. Une lecture qui s’achèvera comme elle a commencé : par des questions. Pourquoi une telle avalanche capillaire ? Est-ce parce qu’elle est l’un des signes visibles du passage à l’adolescence ? Cette question du poil pouvait-elle encore être à l’ordre du jour alors que les héros ont 17 ans ? Valait-il mieux, pour l’auteur, aborder ce problème à travers des personnages déjà âgés pour rassurer son lectorat et montrer que la question capillaire est un invariant de la condition humaine ? Je ne résiste pas à l'envie de signaler la brûlante actualité de ce questionnement.de63a02f0f1075df7f47c9fed42dc9df.jpg Surtout lorsque l'on observe le comportement de Britney Spears ! Je pense également à ce film "Filles perdues, cheveux gras"que je cite sur ce blog et dont on peut voir un extrait ici. Mais on aurait tort de penser que ces questions ne concernent qu'un public féminin. Il n'est qu'à regarder le parcours capillaire d'une autre star : David Beckham. 0d369c13c57dda0f045b82c0e6324a73.jpgC'est assez éloquent !

            Pour en revenir au récit de J. K. Rowling, il me semble qu’il ne suffit pas de choisir des personnages chevelus pour créer un récit d’aventures échevelé. Il est cependant intéressant de voir ici à quel point l’identité tient parfois à un cheveu.

jeudi, 11 octobre 2007

Lunar Park de Bret Easton Ellis

debf27f9282d20801e80446f9c53673c.gifBret Easton Ellis – Lunar park – Pocket.

C’est  le seul ouvrage de cet auteur que je n’ai pas acheté dès sa sortie, j’ai attendu qu’il sorte en poche. Les échos à son sujet ne me disaient rien qui vaille, et mes finances non plus. Maintenant que je l’ai lu, je ne sais vraiment pas quoi en penser. Il s’agit ici d’une autofiction baignant dans le fantastique le plus débridé… mais voilà, premier constat, Ellis n’est pas Lovecraft.  Après des ouvrages tels qu’American Psycho et Glamorama, on avait l’habitude des atmosphères « gore » chères à l’auteur et des moments où le lecteur ne sait plus exactement dans quel monde il se trouve entre un golden boy serial killer qui entrepose des vagins découpés dans l’armoire de son vestiaire (tout en théorisant sur les albums de Phil Collins) et des terroristes sévissant dans les milieux chics.

Ici, c’est l’auteur en personne qui semble entrer dans une spirale infernale : il joue d’ailleurs lui-même sur une réputation, peut-être usurpée, allez savoir,  de consommateur de sexe, d’alcool et de drogues variées.

Plusieurs thèmes traversent cet ouvrage auquel, je l’avoue bien volontiers, je n’ai pas compris grand-chose, mais enfin.

Le premier est l’état des lieux que dresse le narrateur à l’approche de la quarantaine, au cours d’un repas avec ses voisins friqués. Le constat est très amer : Quand nous nous sommes assis pour dîner, j’ai fait l’inventaire des personnes qui se trouvaient dans la pièce, et ce qui restait de ma bonne humeur s’est évanoui quand j’ai constaté combien j’avais peu de choses en commun avec eux – les papas à carrière, les mamans responsables et zélées – et j’ai été rapidement envahi par la terreur et la solitude. Je me suis fixé sur le sentiment de supériorité suffisante qu’affichaient les couples mariés et qui saturait l’atmosphère – les croyances partagées, la douce apathie satisfaite, c’était dans tous les coins – en dépit de tout célibataire vers qui diriger tout ça. J’ai conclu avec une irrévocabilité pénible que le temps du tout est possible était terminé, faire ce qu’on veut, quand on veut, c’était de l’histoire ancienne. Le futur n’existait plus. Tout était dans le passé et allait y rester. Et j’ai supposé – puisque j’étais l’élément rapporté le plus récent dans ce groupe et que je n’avais pas encore été parfaitement et complètement initié à ses rites – que j’étais le solitaire, l’outsider, celui pour qui la solitude paraissait sans fin. Mon émerveillement devant la façon dont j’étais arrivé dans ce monde ne m’avait pas encore quitté. Amer constat… mais sans grande originalité, puisque tout le monde le fait un soir de cuite au passage de la trentaine comme de la quarantaine. Ou alors cet extrait était-il marqué par une ironie que je n’ai pas décelée.

Le deuxième, me semble-t-il, est un tableau de l’enfance et de l’éducation. Autant dire tout de suite que ce tableau est d’une noirceur absolue, en particulier lors de cette scène de goûter d’anniversaire : Tout le truc avait l’air parfaitement innocent – une fête d’anniversaire à grande échelle de plus, un autre caprice dispendieux – jusqu’à ce que je commence à remarquer que tous les enfants étaient sous médicaments (Zoloft, Luvax, Celexa, Paxil) qui provoquaient chez eux des mouvements léthargiques et les faisaient parler sur un ton monotone et dépourvu d’émotion. Et certains d’entre eux se rongeaient les ongles jusqu’au sang et il y avait un pédiatre sur place, « au cas où ». Ca peut toujours nous faire réfléchir à la manière dont les enfants d’aujourd’hui sont « sédatés », ou pacifiés de force. Rien de bien nouveau là-dedans, ni dans l’idée, ni dans l’écriture… sauf si l’on considère que ce constat n’est qu’une projection du propre état du narrateur-écrivain. A voir.

Dans la ligne directe du thème précédent c’est plus généralement de la filiation qu’il s’agit. L’ouvrage est dédicacé au père de l’auteur et l’histoire retrace en partie leurs conflits. Plus loin, le narrateur évoque son incapacité à reconnaître un enfant qu’il n’a pas voulu et dont il va finalement épouser la mère, des années plus tard, alors que son fils le considère comme un étranger, au vu de son attitude pour le moins étrange. Un roman fondé sur une trame oedipienne ? Je n’en sais rien. Je n’ose pas l’imaginer tant c’est tuant de banalité.

Mais cette autofiction, comme beaucoup d’autres, propose une réflexion sur le métier d’écrivain, ce qui peut renvoyer à l’aspect plus symbolique de ce récit totalement halluciné : La vie physique d’un écrivain est au fond condamnée à l’immobilisme et pour combattre cette contrainte, un monde tout autre et un moi tout autre doivent être construits chaque jour. Le problème auquel j’ai été confronté ce matin-là : il me fallait trouver une alternative paisible à la terreur de la nuit dernière. Et pourtant le demi-monde de la vie de l’écrivain encourage l’idée que le drame et la douleur et la défaite sont bons pour l’art : si c’était le jour nous en faisions la nuit, si c’était l’amour nous le transformions en haine, la sérénité devenait chaos, la gentillesse devenait vice, Dieu, le diable, notre propre fille, une putain. J’avais été démesurément récompensé pour ma contribution à ce processus et le mensonge de ma vie d’écrivain – une sphère close de la conscience, un lieu suspendu, hors du temps, où les contre-vérités se répandaient sur la blancheur de l’écran vide – s’infiltrait souvent dans cette partie de moi-même tangible et vivante. Au-delà du sujet de dissertation bateau (« La souffrance est-elle la condition nécessaire à la création artistique ? »), le récit serait donc une manière de retracer la porosité des mondes de l’écrivain, l’interpénétration de ses différents Moi. Ainsi voit-on, au cours de l’histoire, le Patrick Bateman d’American Psycho refaire surface dans la vie « réelle » de son auteur, ce dernier racontant d’ailleurs comment, au moment de l’écriture, il s’était senti « habité » par ce personnage, comme s’il avait écrit sous la dictée – mais doit-on le croire ? Non : De plus, Patrick Bateman était un narrateur notoirement indigne de confiance et si vous aviez réellement lu le livre, vous en veniez à douter que ces crimes aient été commis. Il y avait des indices insistants qu’ils n’existaient que dans l’esprit de Bateman. On aurait donc mal lu American Psycho, alors comment bien lire Lunar Park ?

C’est peut-être du pouvoir démiurgique de l’auteur qu’il est question, de sa capacité à créer des mondes, à les rendre réels par sa seule volonté. C’est sa foi qui fait exister et son seul regard suffit à modifier le monde qu’il observe et à nous convaincre de la réalité de ce monde… et je crois que c’est bien là le point faible de cette œuvre. Ce même genre de problématique a été abordé, de manière plus intéressante, comique, accessible par exemple, dans les ouvrages de Terry Pratchett, et surtout chez Neil Gaiman ( je pense en particulier à American Gods) avec le terrible constat du désenchantement du monde. Que deviennent les Dieux quand il n’y a plus personne pour croire en eux ? Bret Easton Ellis se prendra-t-il toujours pour un grand auteur tant qu’il y aura des gens (des fans-atiques ?) pour le lire ?

On a peut-être mal lu American Psycho mais, au moins, il subsistait une ambiguité sur le personnage alors que la personne, Bret Easton Ellis, ne permet pas cette ambiguité et ne laisse aucune place au doute, ou si peu. Si Bret Easton Ellis est un Dieu, nous avons peut être besoin des paravents de ses petits Jésus. Dieu n'a pas d'histoire.