lundi, 27 juillet 2009
La femme qui dort d'IKEZAWA Natsuki
Utopie, mystère, onirisme... ce recueil aborde sucessivement ces thèmes au cours des trois nouvelles qui le composent. Il s'agit surtout pour l'auteur, je crois, de montrer comment l'histoire des ancêtres, comment la culture héritée des anciens, peut ressurgir brutalement dans notre vie (ici dans le cadre de la culture japonaise). Je dois dire que c'est surtout la dernière nouvelle, qui a donné son titre au recueil, qui m'a touché. Une jeune femme japonaise expatriée à Boston avec son mari qui y travaille se met tout à coup à s'endormir en pleine matinée, au lieu de se consacrer aux tâches ménagères , pour faire de bien étranges rêves qui la propulsent dans des cérémonies féminines rituelles et immémoriales. On finit par se demander s'il s'agit d'une réelle dimension fantastique qui transporterait cette femme à travers le temps, ou si elle tente d'échapper par là à un quotidien où elle n'a qu'une fonction mineure. C'est le cas par exemple lors de cette soirée où son mari rentre plus tard que prévu, dans la nuit, alors que le matin même, elle a fait son premier rêve.
"A peine trois minutes plus tard, il était endormi et laissait entendre un profond ronflement. Finalement je ne lui ai rien dit de ce qui s'est passé aujourd'hui, pensa-t-elle. Tout s'est décidé au moment où il a téléphoné et, sans même réfléchir, je lui ai raconté ce mensonge. Même s'il n'était pas rentré ivre, ou s'ils avaient dîné ensemble comme la plupart du temps, elle ne lui aurait sans doute pas parlé de son rêve. Non que ce soit quelque chose d'inavouable à un mari mais plutôt parce que c'était trop intime. Difficile à partager, même avec la personne qui vous est la plus proche. C'était sans doute la raison pour laquelle ce mensonge lui était venu spontanément aux lèvres. Elle ne pouvait donc que continuer à se taire."
Je m'interroge ici sur un point de traduction (je ne connais rien au japonais... mais on ne sait pas qui passera par ce blog, à bon entendeur). "Sans doute" est répété deux fois dans cet extrait et je me demande s'il a toute l'ambiguité qu'il peut avoir en français puisque le sens de cette expression oscille entre "sans aucun doute" et "selon toutes les apparences" (ce qui d'après moi maintient un sérieux doute !). L'ambiguité est manifeste dans cette nouvelle à bien d'autres égards puisque le rêve, qu'elle ne communique pas, semble pourtant faire évoluer le comportement de son mari.
En tout cas j'ai vraiment eu l'impression qu'il y avait ici une manière assez subtile d'évoquer la crise d'un couple dont la femme ne sait plus comment dire ce qui lui est intime et qu'elle sait que, de toute façon, cela lui est impossible. Elle adopte alors un raisonnement aux apparences rationnelles qui semble l'acculer sinon au mensonge, du moins au silence.
L'histoire de cette "femme qui dort" serait paradoxalement l'histoire d'une femme qui s'éveille : "J'ai changé. Et, ce changement, je ne peux rien en dire à l'homme à côté de moi."
Tout cela laisse un peu sur sa faim mais : "De toute façon, il est impossible de te forcer à croire cette histoire. Alors si tu n'y crois pas, ce n'est pas grave, cela ne retire rien à la beauté de ce poème, tu ne trouves pas ?" (extrait de la duexième nouvelle)
Pour en savoir plus sur l'auteur c'est par ici.
00:00 Publié dans Littérature japonaise | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : la femme qui dort, ikezawa natsuki, japon
mardi, 07 juillet 2009
La Mer de Yoko Ogawa
Voici, en 150 pages, sept nouvelles qui par leur poésie semblent suspendre le temps et nous inviter à porter sur le monde qui nous entoure une attention nouvelle. Ce recueil invite donc à un certain recueillement et me parait idéal pour une lecture "vacancière".
En amuse-bouche, voici les deux premiers paragraphes de la nouvelle intitulée "Le crochet argenté" :
"Le marine liner parti de la gare d'Okayama avance pendant un certain temps dans un paysage champêtre ordinaire. Les plants de riz qui frémissent au vent, les bicyclettes qui roulent sur les chemins entre les rizières, la piscine d'une école où personne ne nage défilent et disparaissent derièrre la vitre. Il n'y a pas beaucoup de monde dans le train de ce jeudi après-midi. Tous les passagers sont sagement assis à leur place.
La vieille dame en face de moi, peu après le départ du train, s'est mise à faire du crochet. Sa pelote de coton blanc sur les genoux, un crochet argenté dans la main droite, elle tortille le fil autour de son doigt à une vitesse folle. Est-ce une couverture pour bébé ? un gilet pour son époux ? Ceux qui tricotent le font toujours pour quelqu'un d'autre qu'eux-mêmes".
12:13 Publié dans Littérature japonaise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : yoko ogawa, nouvelles, japon, la mer
mardi, 10 février 2009
La treizième nuit d'Iguchi Ichiyo
Voici un magnifique recueil contenant cinq nouvelles d'Iguchi Ichiyo, que je viens de découvrir. Les titres mêmes de ces nouvelles sont déjà très évocateurs : "Le son du Koto", "Fleur de cerisier dans la nuit", "Eaux troubles" et "Jour de neige" dont voici les premières lignes :
Tandis que les flocons dansent dans le ciel comme les ailes de papillons silencieux et qu'ils couvrent à perte de vue la terre d'un manteau d'argent, voilà que sur les arbres dénudés de l'hiver les cristaux rivalisent de leurs pétales avec les fleur de printemps... Combien j'envie ceux qui célèbrent dans leurs poésies et leurs chants la beauté de la neige, à côté de celle de la lune et des fleurs ! Pour moi, il n'en est rien. Les jours où elle tombe et tombe sans fin, la neige me rappelle un passé douloureux, et encore très présent.
Il y a une profonde mélancolie et une subtile économie fondée sur le non dit dans ces nouvelles qui, pour la plupart, évoquent des destins de femmes dans la société japonaise de la fin du XIXème. On sort de là comme si on avait traversé un ouragan silencieux. C'est une pure merveille.
A signaler, les nombreuses notes de bas de page qui donnent d'importants éclairages sur la culture japonaise.
Concernant l'auteur, voici les informations données dans l'ouvrage :
Higuchi Ichiyo (1872 - 1896) a vingt-trois ans quand elle écrit La treizième Nuit. Elle ne sait pas encore qu'après des années de labeur et d'indigence, elle va mourir de la tuberculose l'année suivante, au sommet d'une gloire jamais démentie depuis lors. Formée à la poésie dès l'enfance, elle possède un sens aigu de la phrase et de l'allusion. Contrainte après la mort de so père de faire vivre sa mère et sa soeur, elle effectue de menus travaux dans les quartiers pauvres de Tôkyô parllèlement à ses activités solitaires d'écriture. Elle rédige alors un journal intime qui est lui aussi tenu pour un modèle du genre. A la fin de sa courte vie, elle a la chance d'être reconnue par les plus grands.
Observatrice hors pair des réalités sombres et des injustices de son temps, styliste au talent exceptionnel, elle a laissé une quinzaine de nouvelles dont la fulgurance intemporelle ne cesse d'étonner et d'émouvoir. Son portrait figure aujourd'hui sur les billets de la Banque du Japon pour représenter la création littéraire nationale ; c'est dire l'aura persistante de cette jeune romancière, l'un des grands "classiques" de la littérature japonaise moderne.
01:24 Publié dans Littérature japonaise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, japon, iguchi ichiyo, nouvelles












































