dimanche, 25 janvier 2009

Parfois le dimanche je pleure

Oui... parfois le dimanche, je pleure un peu... mais c'est juste pour le plaisir

 

mardi, 10 juin 2008

Bovary Express

Alors que les élèves de 1ère sont en pleines révisions, je leur adresse une pensée pleine d'encouragement et cette vidéo qui résume assez bien Madame Bovary (l'humour en plus). Je leur conseille également de lire vite fait mon article sur le livre Madman Bovary de Claro qui est sorti il y a peu... ça pourrait faire une excellente double ouverture sur l'intemporalité de cet ouvrage et montrer par là combien grande est leur culture !

 

 

mardi, 25 mars 2008

Soyez sympa rembobinez de Michel Gondry

Pour parler du dernier film de Michel Gondry, je crois que le moment est venu de prendre ma plume et un bon coup de vieux. J'ai découvert le travail de ce réalisateur au début des années 90 (1er coup de vieux) grâce au groupe « Oui oui » dont il faisait partie et pour qui il avait réalisé quelques clips. C'est d'ailleurs par le clip de la chanson « Les cailloux » que je l'avais connu. La cassette (2ème coup de vieux) de leur album a tourné longtemps en boucle dans mon walkman (3ème coup de vieux) pendant toute la durée de mon service national (4ème coup de vieux). Une époque où j'avais aussi l'impression de casser moi-même des cailloux et pas des briques. Ce clip d'animation m'avait paru à l'époque bien plus créatif et ludique que tout ce que l'on pouvait voir et je trouvais les paroles farfelues à mon goût.

Un peu plus tard, il y eut le clip de « Bachelorette » de Björk qui m'a permis à quelques reprises de traiter la mise en abyme en cours et de cesser de l'aborder uniquement en parlant des boucles d'oreilles fascinantes voire hypnotiques de la Vache qui rit.

L'avantage de ce clip est qu'il ouvre de nombreuses pistes d'étude, qu'il pose des questions formelles auxquelles chacun peut apporter ses réponses ou formuler des hypothèses : un début en photo-reportage, des instants pris sur le vif en noir et blanc (pourquoi la réalité est-elle en noir et blanc ?), un livre qui s'écrit au moment où on le dicte, un décor aux couleurs saturées dans un monde empli de mots qui s'inscrivent un peu partout et qui perd progressivement en consistance au fur et à mesure qu'il est reproduit, comme le personnage interprété par Björk qui retourne peu à peu à une nature totalement envahissante... je pense alors, par exemple au principe de reproduction des « Ten Lizes » de Warhol.

 tenlizes.jpg

 

A cet égard, il est intéressant de voir que le premier film « suédé » dans « Soyez sympas, rembobinez » est « Ghostbuster » : cette histoire de fantôme est donc re-produite, et paradoxalement revit, par une sorte de film fantôme et même encore par la réapparition de Sigourney Weaver, elle-même actrice du film originel, qui vient plaider pour le respect des oeuvres et des droits de reproduction.

Dans le même ordre d'idée, j'ai lu que Michel Gondry n'avait pas pu obtenir les droits de « Retour vers le futur » pour le suéder. On imagine à quel point ce film, qui raconte de quelle manière les personnages vont tenter de refaire une histoire pour qu'elle coïncide avec elle-même (au prix tout de même de quelques notables modifications), pouvait correspondre au projet de Gondry.

Dernier élément de mise en abyme, la bande-annonce du film a également été suédée et se présente comme une nouvelle création pleine d'humour.

Ce qui me semble intéressant chez Gondry, c'est qu'il propose une sorte de révolution du regard, au sens astronomique du terme. Il s'agit de trouver du sens dessus dessous (pour faire un mauvais jeu de mot). La scène finale l'illustre parfaitement : le film projeté est regardé des deux côtés de l'écran et les réactions des deux publics face à face sont radicalement différentes. On retrouve cette même idée à un autre moment du film : un message est inscrit sur la vitre embuée d'un train. Le message vu de l'autre côté, retranscrit tel quel n'a absolument aucun sens puisqu'il faut le regarder du même point de vue que son auteur pour le déchiffrer. Le texte ne fait véritablement sens que pour celui qui l'écrit. Le lecteur qui ne le comprend pas doit se l'approprier, jouer avec et faire confiance au hasard pour le décoder. Encore faut-il le décoder à temps ou il perd tout son intérêt.

Ce serait a priori la même chose pour les films si l'on s'en tient à une lecture rapide : il faudrait les « refaire pour soi », même avec des moyens limités, parce que cette limite même en fait tout le sel. Mais le projet n'en reste pas à l'étape de re-création/récréation. Il mène à un véritable travail collectif de création : il s'agit là de faire revivre un musicien disparu dans une histoire largement apocryphe mais avec de vraies décisions de réalisateur sur le casting ou le montage : pas question de commencer le film par la mort de Fats Waller, une séquence trop proche de l'ouverture de Citizen Kane (et les personnages de montrer que si l'on procédait ainsi, il faudrait parler à l'envers puisqu'on commence par la fin).

On assisterait donc à l'histoire d'une oeuvre, dans ses balbutiements, et dont les créateurs sont à l'écoute de leur propre histoire, de leurs goûts, de leur quartier et de l'histoire du cinéma qu'ils n'ont plus peur de redire.

« Tout est dit et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concernent les mœurs, le plus beau et le meilleur  est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes » ( Des ouvrages de l'Esprit, 1), disait La Bruyère dans Les Caractères.

Mais il ajoutait : « Horace et Despréaux l'a dit avant vous. - Je le crois sur votre parole ; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres penseront encore après moi» ( Des ouvrages de l'esprit, 69). Ce « je l'ai dit comme mien » me semble convenir parfaitement à cette appropriation nécessaire dont je parlais plus haut. La Bruyère dit encore :

" Qu'on ne dise pas que je n'ai rien inventé de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux." ( fragment 575, édition Sellier)

 

Au jeu de Paume de Gondry, on se prend une jolie claque.

 

samedi, 17 novembre 2007

Poétique de Gus van Sant : Paranoid Park

84788637366761cbdb4b9024be2ef3ef.jpgParanoid Park de Gus Van Sant.

Chaque fois que je sors de la projection d’un film de Gus van Sant, je me trouve dans une sorte d’état d’hébétude assez étrange et les mots me manquent pour l’expliquer. Voilà qui va ravir ceux qui trouvent mes notes beaucoup trop longues !

La première fois que je me suis trouvé dans cet état c’était après avoir vu Gerry sorti en 2002, un film silencieux qui invitait à se taire. 49da4dc11d61d2d00a5a8562bb64e761.jpgOn y voyait deux jeunes hommes marcher dans une nature brute et de plus en plus brutale. L’itinéraire était tout autant géographique que psychologique, la trajectoire tragique. Ce fut la même chose pour Elephant et c’est encore le cas pour Paranoid Park. Dans ces trois films, des adolescents, à la beauté envoutante, androgyne et évanescente, se déplacent dans un univers sinueux, qui semble hors du monde de ceux qui les entourent. Elephant et Paranoid Park ont de nombreux points communs dans la manière dont ils présentent ces adolescents.

8b1f4b9e905319eb49393a2f1fd29b9d.jpgLe premier concerne leurs vêtements : casquettes, pantalons baggy, T-shirt arborant des inscriptions. Ces dernières semblaient avoir un sens dans Elephant où l’on voyait la représentation d’un taureau, ou l’inscription Lifeguard. Force et protection arborées avec nonchalance dans un film annonçant une tuerie dont ils allaient être victimes. Dans Paranoid Park, ces inscriptions semblent plus obscures, les messages sont brouillés, difficilement lisibles. Le signe ne fait plus sens aussi nettement. L’adolescent semble avoir abandonné sa fonction de vitrine.

Autre point commun : l’univers scolaire dans lequel ils évoluent. Nous sommes dans des établissements aux longs couloirs tapissés de casiers dans lesquels semble s’être réfugié leur espace d’intimité. Ainsi, chaque adolescent est rangé dans une case et c’est donc un lieu où se construisent des communautés : les Nerds, les Cheerleaders, les Skaters. Ces communautés ne souffrent aucune porosité ou quand bien même y aurait-il contact, rien de positif ne peut en ressortir. Leurs effets s’annulent.

Ainsi Alex, le héros de Paranoid Park, appartenant aux skaters, ne semble rien ressentir suite à son premier rapport sexuel alors que sa petite amie, appartenant aux Cheerleaders, téléphone immédiatement à sa meilleure copine pour lui dire que c’était génial et qu’elle planifie aussitôt le rapport suivant et l’achat nécessaire de préservatifs. Alex, totalement absent, et absorbé par des problèmes d’une autre sphère, rompra rapidement avec elle. Ce passage m’a d’ailleurs rappelé le court-métrage de Larry Clarck intitulé Impaled, extrait du film Destricted sorti en avril de cette année. Dans ce documentaire, le réalisateur filme de manière très réaliste le casting de très jeunes hommes qui souhaitent tourner dans un film pornographique. Pour certains, c’est l’occasion d’avoir leur premier rapport sexuel. Ils parlent d’eux, de leurs envies et exhibent leurs corps : tous sont épilés, tatoués. Pourquoi ? « Les hommes sont comme ça dans les films X » (je résume l’idée générale). Leur objectif consiste seulement à accomplir une performance sexuelle. La question des sentiments n’est pas évoquée.2e236d3404cdf467cc8c4b1c59181d7a.jpg L’un des garçons sera choisi, aura son rapport avec une actrice professionnelle. Il découvrira à cette occasion que parfois, ce rapport n’est pas toujours très propre, et n’est pas exempt de certains accidents mais peu importe, au moins, il aura « fait  du sexe ».

Il suffit d’ailleurs de regarder la définition de « rapport » dans le Robert pour découvrir que cette notion est au centre de Paranoid Park dans toute sa polysémie (ce n’est pas un film français donc, a priori, on ne peut pas jouer sur les parentés sémantiques, mais je m’en moque !). Alex a un rapport sexuel, une relation qui ne relie pas, bien au contraire, qui éloigne. Alex ne sait plus comment faire des relations entre les événements de sa vie et du monde, il ne sait pas quel rapport sa vie peut avoir avec la guerre en Irak, par exemple, même s’il pressent qu’il peut y avoir un lien. Il est à un moment difficile de sa relation avec Jared son ami, qui s’éloigne de lui pour avoir un rapport sexuel, ce qu’il ne comprend pas. Jared s’éloigne alors qu’il avait promis d’être là et c’est à cause de cette défection que les choses vont empirer. Il élabore enfin un rapport circonstancié de ce qui lui est arrivé pour s’en libérer, la seule manière qui lui reste de véritablement relier les choses, dans leurs causes et leurs conséquences. Ainsi, il apparaît comme nécessaire de sortir de soi, de s’objectiver, pour reprendre possession de cet autre qui est soi quand on s’y est à nouveau reconnu.

Pour en revenir au film, le lycée est également un lieu où se manifestent les adultes. Ce sont essentiellement les professeurs de sciences physiques qui sont montrés. Dans Elephant, nous assistons à un cours sur l’atome : l’adolescent est cet atome irréductible qui, si l’on tente de le réduire, devient explosif. Dans Paranoid Park, il est question de la poussée d’Archimède, processus d’action-réaction (la référence aux Choristes n’est peut-être pas si stupide qu’il y parait !) et de débordement qu’il faut apprendre à comprendre. Nous sommes encore dans le rapport cause-conséquence.

Mais la physique rejoint parfois le physique et cette notion de débordement apparaît selon moi d’une manière larvée à travers le vomissement. Les trois jeunes filles de Elephant se faisaient vomir pour rester minces. Elles s’apprêtaient ainsi à entrer dans le pathologique en se soumettant à la dictature vide d’une apparence frelatée. Le petit frère d’Alex vomit chaque fois qu’il mange depuis la séparation de ses parents. Alex vomit après avoir regardé les photos du cadavre de l’homme qu’il a tué. La pression oblige à se vomir, à « rendre » quelque chose qui a été donné et qui est insupportable. C’est dans ces deux derniers cas un signe de souffrance et un outil de protection.

C’est aussi dans les établissements scolaires que le lien hiérarchique est le plus évident. Rencontre du Proviseur, dans Elephant, qui gère les absences – mais de quelles « absences » est-il question ? - ou du policier qui mène l’enquête : ils sont les vecteurs de sanctions possibles alors que les parents sont toujours ou défaillants ou absents. Ces derniers ne sont jamais représentés à part entière : la mère d’Alex est toujours de dos ou lointaine, tronquée. Son père, bien qu’attentionné, est tatoué (trop marqué ? trop inscrit ?), trop éloigné (géographiquement et donc moralement),  les parents de Jared sont en voyage. A deux reprises, Alex se montre incapable de parler à son père. Père, pourquoi m’abandonnes-tu alors que je suis incapable de te demander de l’aide ?

Enfin, l’adolescence est montrée comme un moment de passage. Dans Elephant, il s’agit d’un terrible et monstrueux passage à l’acte final. Dans Paranoid Park, le passage à l’acte est initial mais a pour origine la transgression maladroite d’un interdit. Alex, pour passer d’un monde à l’autre, tente de prendre le train en fraude. Il est initié pour cela par une sorte de père de substitution qu’il rencontre dans le fameux parc de la paranoïa. Un homme plus âgé que lui emprunte son skate dont, d’ailleurs, il ne sait même pas se servir parce que son mode de déplacement est autre. C’est lui, en effet, qui initie Alex et lui montre peut-être trop rapidement comment il est possible de franchir le pont en attrapant un train qui passe. Les conséquences seront terribles pour lui. A cet égard, les premières images du film sont symboliques : on y voit un pont sur lequel circulent des voitures en images accélérées. C’est l’espace des adultes. C’est aussi de ce pont qu’Alex jettera son skate-board, outil de déplacements trop lents mais qu’il a trouvés valorisants et esthétiques pendant un certain temps. Et c’est aussi sur ce skate-board qu’on trouvera des traces d’ADN, des traces de son crime et de son état d’adolescent maladroit. Cet objet est donc à la fois l’identifiant de son appartenance à un groupe (il lui sera d’ailleurs dit que le nouveau skate qu’il a acheté fait tapette), l’identifiant de son crime et un objet de passage.

Elephant et Paranoid Park ont un autre lieu en commun : la douche. Les deux tueurs d’Elephant en prennent une avant de commettre leur carnage. C’est d’ailleurs un moment émouvant du film : l’un des deux avoue qu’il aimerait bien embrasser quelqu’un avant de mourir. Alex, quant à lui, prend une douche après avoir tué. Cela donne dans les deux cas parmi les images les plus prenantes à mon avis de ces deux films. Un premier et dernier baiser caché par une vitre de la douche. Un instant magique où Alex, la tête sous l’averse purificatrice est transporté dans le cadre sonore d’une sorte de forêt tropicale sous la pluie. Cette illustration sonore peut paraître saugrenue à ce moment du film, mais elle nous renvoie à l’image d’un adolescent-forêt aux cheveux-branchages d’une très grande poésie, un adolescent-monde.

La bande originale, dans son ensemble, a fait l’objet d’un traitement très soigné. On y repère par exemple une grande utilisation des musiques écrites par Nino Rota pour Fellini et en particulier des extraits d’Amarcord et de Juliette des esprits. bccb7512a481549e53264f9bcb3b25f3.jpgL’un de ces extraits illustre d’ailleurs la scène de rupture d’Alex et de sa petite amie et c’est un morceau d’anthologie très comique à mon goût ainsi qu’une manière intéressante de représenter la scène de rupture. C’est également très amusant de montrer cette scène, où Alex rompt les amarres, en l’illustrant par la musique d’Amarcord. Voici le thème principal du film.
podcast

Plus généralement, je considère ce film comme un véritable objet poétique, qui met la forme au service du fond en employant tous les outils formels qu’un réalisateur a à sa disposition. Images ralenties, accélérées, flous, ellipses, chorégraphies. Ce n’est pas une leçon de cinéma, c’est une leçon d’auteur inscrit dans une tradition de représentation cinématographique, c’est la véritable expression de l’individualité d’un créateur qui a pris l’adolescent pour thème et qui revisite la figure presque christique d’un individu qui ne sait plus s’il est  dépositaire des problèmes de son état ou de toutes les difficultés du monde.

Pour en savoir plus sur le tournage, on peut se rendre ici

samedi, 10 novembre 2007

The Village de M. Night Shyamalan

9ddeea8f2e81848fb940f9289e85ab6f.jpgThe Village réalisé par M. Night Shyamalan en 2004.

           

            A une époque indéterminée, une petite communauté s’est installée dans un village à la lisière d’une mystérieuse et menaçante forêt, habitée par des créatures féroces qui imposent aux villageois de ne pas porter de couleurs vives. Cependant, les menaces de ces créatures vont être de plus en plus nombreuses et le groupe des ainés qui dirigent le village est de plus en plus inquiet.

            Ce film était présenté hier soir dans le cadre d’une réflexion autour du cinéma, de l’architecture et de l’urbanisme. Elle était suivie d’un débat, autour de ces sujets, animé par un psychanalyste. Le thème des gated communities a donc été abordé après la projection, mais très rapidement. Les spectateurs ne semblaient pas avoir trop envie de s’étendre sur le sujet. Les remarques ont été assez variées. Ainsi, une spectatrice s’est insurgée contre le fait que l’on condamne ces communautés fermées. Elle voyait un certain intérêt à cet isolement par rapport à une société que l’on serait en droit de rejeter. Elle évoquait également tout le bénéfice que l’on pouvait tirer de cet isolement et prenait pour exemple les communautés religieuses. J’ai été très surpris par ces remarques qui sont un contresens absolu par rapport à ce que j’ai ressenti du film (et qui diffère aussi de ce qu’a voulu dire le réalisateur me semble-t-il). Je ne suis donc d’accord qu’avec moi sur le sujet. Tant pis : à vous de juger.

            D’après certains propos du réalisateur et de divers commentateurs, ce village représente un idéal de vertu, à l’image des premières communautés américaines, une sorte de pureté originelle telle que la cultivent les communautés Amish dont, je le rappelle, la règle première est « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure ». Mais peut-on envier cette petite communauté construite sur la douleur de la perte d’un être cher ? Chacun des ainés porte un deuil ancien et qui a le meurtre pour origine. Un deuil qui semble s’être étendu à toute la communauté par une sorte de contagion du traumatisme. Aussi la couleur rouge est-elle interdite parce qu’elle est la couleur du sang. Dans un moment de la première partie du film, à la symbolique assez lourde, une jeune fille arrachera et enterrera une fleur rouge qui m’a semblé d’ailleurs être une fleur de tabac mais je n’en suis pas certain du tout. Est-ce pour évoquer ceux que l’on n’arrive pas à « enterrer », comme on enterre une histoire, alors qu’ils sont inhumés depuis longtemps ? De nombreux personnages sont marqués par le manque ou la perte : une jeune fille est aveugle (absence de vision), son ami est taciturne (absence de parole), un autre ami est fou (absence de raison), deux autres personnages refusent de se toucher par peur de céder à leur désir réciproque (négation du passage à l’acte). Ces éléments montrent que cette société n’est pas en très bon état. L’endogamie commence son travail de sape et voue ce village à l’extinction à long terme. Le film s’ouvre d’ailleurs sur l’enterrement d’un enfant. Cette société a voulu se protéger du mal mais ne peut en aucun cas se protéger de la souffrance et de la mort. Cette ambivalence est symbolisée par la polyvalence de l’image du couteau qui permet de séparer (un enfant de sa mère), qui marque une rupture (le personnage de Lucius aiguise un couteau quand il refuse l’amour d’une jeune fille) ou qui met à mort (Lucius sera victime de plusieurs coups de couteau).

            Cette idée de séparation est particulièrement incarnée par le personnage de Noah qui semble totalement coupé de la réalité, schizophrène (en grec : skhizein = fendre). Mais sa folie est le symbole de celle qui s’est emparée de la communauté des ainés qui se trouvent toujours entre deux mondes, entre deux temps : le temps ancien du meurtre qu’ils ont vécu et le temps de la réalité contemporaine.

             La spectatrice avait donc tort de reprendre l’exemple des communautés religieuses qui, elles, ne se multiplient pas par les voies naturelles. Le film ne reprend en rien les fondamentaux de ces communautés et il montre plutôt le paganisme de cette petite société qui, lors d’un mariage par exemple, offre la dépouille d’un animal à ceux dont on ne dit pas le nom. De plus, les préceptes transmis par les ainés (ne pas entrer dans la forêt, par exemple) sont fallacieux, sans aucun véritable contenu, et ne peuvent en rien être comparés à une parole divine structurante. Ils offrent seulement l’occasion à quelques adolescents terrifiés de braver maladroitement les interdits. On peut d’ailleurs voir là une certaine parenté avec le contenu d’Harry Potter et d’un grand nombre de contes. L’entrée dans la forêt, lieu de l’innommé, comme transgression est souvent fondatrice. Je pense à Blanche Neige ou au Petit Poucet, par exemple.

            Un autre spectateur a évoqué l’intérêt de ce film par rapport à réflexion qu’il propose sur le serment et en particulier celui qui unit les ainés. Il semblait dire que ce serment les unissait et ne pouvait être brisé. Le psychanalyste animateur lui a évidemment répondu que tout le monde pouvait se tromper et que personne n’était obligé de tenir un serment qui lui paraissait mauvais. C’est ce que montre le film dans la mesure où ce serment est prononcé pour instituer un mensonge. D’autres serments, moins forts, sont transgressés : deux protecteurs désignés renoncent à leur mission et abandonnent une jeune fille aveugle par couardise.

            Un spectateur s’est demandé si on ne pouvait pas faire un rapprochement avec le conflit israélo-palestinien.  Il n’y a pas eu de réaction tant la remarque a paru, il me semble, trop limitative. Il suffisait de penser à toutes les tentatives d’isolement territorial. Il aurait été intéressant de montrer, par exemple le film Intervention divine d’Elia Souleiman sur Israël ou Possession de Zulawski concernant Berlin. Et pourquoi ne pas parler même de la série Desperate housewives qui se déroule quasiment dans un lieu unique, Wisteria Lane ? A titre personnel, je me suis permis d’évoquer un autre type d’enfermement que l’on peut voir dans le film Bruce Tout puissant de Tom Shadyac.

            Une spectatrice a ensuite évoqué à quel point elle avait trouvé ce film magique, poétique et qu’elle avait trouvé la fin surprenante, intéressante.

            C’est à cette occasion que je me suis décidé à réagir. J’avais trouvé ce film maladroit, lourd et simpliste. Pourquoi ? D’abord parce que M. Night Shyamalan nous donne certaines pistes qui montrent qu’il nous prend pour des imbéciles. De nombreux commentaires évoquent le fait qu’on ignore l’époque durant laquelle se déroule l’histoire. C’est totalement faux si l’on est un peu attentif dès la première scène du film. Sur la tombe de l’enfant enterré figurent ses dates de naissance et de décès : nous sommes dans les années 1990. Le réalisateur s’est donc dit qu’il fallait donner des pistes que seuls les spectateurs attentifs pourraient voir. Mais quel intérêt y a-t-il à récompenser ceux qui les voient en déflorant à leurs yeux une partie de l’histoire ?

            Ensuite, schématisons l’histoire : une communauté repliée sur elle-même a besoin, pour subsister, de diaboliser un monde extérieur jugé comme néfaste par un petit groupe et c’est ainsi qu’elle va perdurer. Comment ne pas y voir la métaphore d’une société américaine paranoïaque qui a cru trouver sa cohérence dans la création d’un axe du mal externe qui ne chercherait qu’à lui nuire ? Que penser alors du réalisateur qui voit dans ce village un « espoir » face au chaos du monde ? La première conclusion serait de dire qu’il cautionne d’une certaine manière la politique de George Walker Bush. J’insiste sur Walker qui, dans le film, est le nom du professeur dirigeant le village, donc le nom de sa fille qui, grâce à lui et pour le seul bénéfice de son enfant,  va justement sortir du village et rencontrer un membre de la société Walker protectrice du parc Walker au dessus duquel ne passe aucun avion., [garantie qu’aucune tour jumelle ne sera percutée dans le petit village ?]. C’est la Fondation Walker qui a permis à un groupe de personnes riches de garantir leur sécurité. Est-ce cela que vante le réalisateur l’année même de la réélection de Bush ?

            En anglais, le walker est celui qui marche. A mon avis, il ne marche pas bien. Il existe un homme qui marche qui me séduit bien davantage.738c77571fc2ef3736fe5c5cb01cdf15.jpg Cet homme simple, immense, effilé, matériel et immatériel, sombre et terrible et qui va de l’avant. Merci Giacometti.