lundi, 17 mars 2008

Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel

395037293.jpgVoici quelques passages relevés dans cet excellent petit ouvrage de Louis Chauvel (109 pages), qui m'a été prêté par un ami (merci Jean-Mi !) et qui vous donneront peut-être envie d'y plonger.

Il s'ouvre sur une tentative de définir ce que l'on doit entendre par « classes moyennes » dont le concept peut paraître assez flou. Au terme de ces quelques pages utiles fondées sur une analyse historique, il apparaît finalement que ces classes avaient pour particularité de jouir de leurs acquis et de penser qu'ils seraient non seulement transmissibles à leur descendance mais que cette descendance accumulerait, comme elles l'avaient fait elle-mêmes, de nouveaux avantages. Il y aurait bien eu un rêve des classes moyennes :

« Seule zone d'expansion envisageable entre un plafond qui s'abaisse et un plancher marqué par une forte élévation, les strates intermédiaires ont pu passer pour l'asymptote ultime vers laquelle tendraient le plus probablement les trajets de mobilité sociale, à la fois pour les enfants déchus des classes supérieures tenus d'acquérir un diplôme et un métier, et pour ceux des classes populaires où, mécaniquement, les enfants connaîtraient un sort plus favorable que celui de leurs parents. Cette identification le plus souvent positive à un groupe social en expansion, valorisé, optimiste, favorisé par la croissance économique, était parfois vécue sur le mode de la délégation, projetée sur la trajectoire sociale de ses propre enfants, ou simplement appréhendée comme virtuellement probable. Mais elle relevait d'un rêve collectif partiellement réalisé ».

Il semble cependant que cette expansion « virtuellement probable » ait été confrontée à un principe de réalité nettement plus sombre :

« Il pourrait être ainsi désagréable aux jeunes d'apprendre qu'ils n'ont pas simplement été victimes d'un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l'inflation et de réformes antiétatiques, les a privés d'emplois stables et bien payés (qui existent encore) et de logements à bon marché (occupés aujourd'hui par d'autres), mais aussi d'un faux socialisme qui ne les a pas soutenus, qui leur fait payer sur leurs impôts (TVA, taxes sur le tablac, sur l'essence, etc.) le prix d'un Etat-providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte leur fera supporter longtemps le dettes accumulées par leurs heureux prédécesseurs. Faute de vouloir affronter ce constat, les générations politiques arrivées à maturité devront en assumer les conséquences délétères pendant des années ».

Le rêve des classes moyenne devient alors un véritable cauchemar:

« Le phénomène étant clairement générationnel, il prend l'allure d'une crise de civilisation. Dans le secteur public en particulier, le mieux-être avéré des seniors s'accompagne de la multiplication des échecs durables chez les jeunes. L'expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l'idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. La sidérurgie des années 1980 a connu un tel retournement, mais il était moins attendu dans les services publics ».

L'un des premiers effets de ce cauchemar est d'enfoncer les jeunes générations dans le vécu d'une situation frustrante :

« [...] parmi les enfants des classes moyennes, la nouvelle génération surdiplômée, en qui les parents ont eu tendance à investir des espoirs d'ascension à la mesure de ce que l'échelle des diplômes signifiait voilà trente ans, se trouve depuis son enfance imbriquée dans une société de consommation dont elle conserve les moyens tant qu'elle vit encore au domicile parental ». Tout change dès que ces enfants s'émancipent en quittant le domicile parental : « La situation est donc particulièrement propice à l'émergence de fortes frustrations entre des aspirations à un accès minimal à la consommation et des moyens très inférieurs. D'où un risque important de surendettement précoce, sans commune mesure avec ce que les générations précédentes avaient connu ».

La conséquence de cette frustration se révèle dans le développement d'une anxiété sociétale et d'un repli individualiste :

«Face à l'incertitude nous ne pouvons décider en connaissance de cause : l'action relève inévitablement du choix à l'aveugle, irrationnel, où la seule « réassurance magique » peut nous guider. Se replier sur des stratégies d'adaptation personnelle et immédiate, sans considération pour les autres ni pour l'avenir, est alors une voie rationnelle, dont le coût collectif peut être considérable ».

Et un peu plus loin encore :

« L'atomisation et le repli sur des stratégies égoïstes sont, en apparence au moins, une solution, en tout cas pour ceux qui en ont les moyens, la désespérance silencieuse de larges couches de la population étant le versant négatif de cette tendance. D'où ce paradoxe d'une société particulièrement anxieuse alors que, aujourd'hui encore, le niveau de protection sociale semble satisfaisant, voire, pour certains, excessif ».

 

Ce dernier passage concernant cette « atomisation » m'a amené à quelques réflexions alors que je repensais aux divers écrans publicitaires que j'avais vus ces derniers temps. On pouvait y voir successivement : une boite de chewing gum attirant à elle une population entière qui venait s'y agglutiner pour former une énorme boule ; un conseiller en bricolage écouté à son insu et remercié par l'ensemble des clients présents ; des hommes et des femmes se précipitant dans une vallée pour former un pont humain ; la population mondiale, taquine, peignant des panneaux en bleu et faire croire à des cosmonautes que la Terre s'était éteinte. Autant de publicités pour nous vendre autant de produits et surtout autant de rêves, de fantasmes de « collectif ». Suite aux élections d'hier, les socialistes, pour redorer une image un peu ternie par des individualités dévorantes, tenaient un même discours : « Il faut travailler collectif » (Martine Aubry). Alors que la pub surfe sur nos fantasmes d'émotions collectives pour nous faire consommer chacun dans notre coin, on peut toujours souhaiter que les politiques écoutent nos aspirations d'individualistes malheureux pour nous faire entrer dans l'oeuvre collective d'un authentique épanouissement et d'une véritable liberté.

 


 

mardi, 12 février 2008

Elisabeth Roudinesco : La part obscure de nous-mêmes

bbd896018ee7c0b271e3bc2bca326ac6.gifUne histoire des pervers. 

 

Voilà un ouvrage court, pédagogique, accessible, documenté : une vraie réussite. Il s’agit pour l’auteur d’explorer le concept de perversion et d’en définir les différentes dimensions, historiques, littéraires, psychologiques. « Où commence la perversion et qui sont les pervers ? Telle est la question à laquelle tente de répondre ce livre qui réunit des approches jusque-là séparées, en mêlant à une analyse de la notion de perversion non seulement des portraits de pervers et un exposé des grandes perversions sexuelles, mais aussi une critique des théories et des pratiques qui ont été élaborées, notamment depuis le XIXe siècle, pour penser la perversion et désigner les pervers ».

015b009c39898fdd1e01ec3bb818dd56.jpgAu-delà de nos préjugés étriqués sur la perversion dont nous ne voyons que l’aspect négatif, l’auteur précise qu’elle est aussi « créativité, dépassement de soi, grandeur. En ce sens, elle peut être entendue comme l’accès à la plus haute des libertés puisqu’elle autorise celui qui l’incarne à être simultanément un bourreau et une victime, un maître et un esclave, un barbare et un civilisé. La fascination qu’exerce sur nous la perversion tient précisément en ceci qu’elle peut être tantôt sublime et tantôt abjecte ». C’est donc toute l’ambiguïté de la perversion qui sera abordée ici à travers une analyse historique qui nous mènera des expériences mystiques à nos jours en passant par Sade, le siècle des Lumières, Flaubert, Oscar Wilde, le nazisme…

Première étape, donc, les expériences mystiques : « Si, de nos jours, le terme d’abjection renvoie au pire de la pornographie à travers des pratiques sexuelles liées à la fétichisation de l’urine, des matières fécales, du vomi ou es fluides corporels, ou encore à une corruption de tous les interdits, il n’est pas séparable, dans la tradition judéo-chrétienne, de son autre facette : l’aspiration à la sainteté. Entre l’ancrage dans la souillure et l’élévation vers ce que les alchimistes appelaient autrefois le « volatile », en bref entre les substances inférieures- du bas-ventre et du fumier – et les substances inférieures – exaltation, gloire, dépassement de soi -, il existe donc une étrange proximité, faite de déni, de clivage, de répulsion, d’attirance » Elisabeth Roudinesco en donne un exemple : « Catherine de Sienne [1647-1690] déclara un jour n’avoir rien mangé de si délectable que le pus des seins d’une cancéreuse. Et elle entendit alors le Christ lui parler : « Ma bien-aimée, tu as soutenu pour moi de grands combats et, avec mon aide, tu es restée victorieuse. Jamais tu ne m’as été plus chère et plus agréable […] Non seulement tu as méprisé les plaisirs sensuels, mais tu as vaincu la nature en buvant avec joie, par amour pour moi, un horrible breuvage. Eh bien, puisque tu as fait une action au-dessus de la nature, je veux te donner une liqueur au-dessus de la nature. »

b697dae394508e3facdab5200d79f4ae.jpgLe chapitre suivant aborde les écrits sadiens et un passage en particulier m’a intéressé : « l’acte sexuel pervers, dans sa formulation la plus hautement civilisée et la plus sombrement rebelle – celle d’un Sade non encore défini comme sadique par le discours psychiatrique -, est d’abord un récit, une oraison funèbre, une éducation macabre, en bref, un art de l’énonciation aussi ordonné qu’une grammaire et aussi dépourvu d’affect qu’un cours de rhétorique ». J’aime beaucoup l’idée d’un acte sexuel pervers qui est d’abord un récit, comme si le plaisir même de cet acte se tenait dans le discours, comme si l’on pouvait faire des mots comme on fait l’amour. Mais l’auteur reprend la phrase de Roland Barthes : « Ecrite, la merde ne sent pas. Sade peut en inonder ses partenaires, nous n’en recevons aucun effluve, seul le signe abstrait d’un désagrément ».

A travers de très nombreux exemples et des analyses d’une grande finesse du monde contemporain (que je laisse au futur lecteur le soin de découvrir), l’auteur montre parfaitement que considérer la perversion ou la déviance comme une simple maladie que la science suffirait à expliquer et à corriger pourrait mener aux pires horreurs en tentant d’éradiquer ce que l’homme a de pire en lui, mais ce qu’il a aussi de meilleur dans ses transgressions et ses inventions. « Que ferions-nous si nous ne pouvions plus désigner comme des boucs émissaires – c’est-à-dire des pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous refoulons ? » Pour voir une étude plus complète de cet ouvrage, l'aricle du site nonfiction.fr est parfait

En forme de conclusion personnelle, la bande-annonce (pas très réussie je dois bien le dire) de Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol, un de mes films favoris.

lundi, 22 octobre 2007

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

2b7081b6c6c9763279709e468312a070.jpgVoici un ouvrage qui a un peu traîné chez moi avant que je me décide à l’entreprendre. Je l’avais acheté parce que le bouche à oreille avait pas mal fonctionné à son sujet et, par ailleurs, je m’étais dit qu’en tant qu’enseignant je pouvais être concerné par son contenu. Je me suis donc empressé de ne pas l’ouvrir pendant des mois. Je me disais que derrière ce titre provocateur devait se cacher une pensée aussi profonde qu’érudite (je ne me suis pas trompé) mais tout de même accessible (je ne me suis pas trop trompé).

Il se compose principalement de trois parties : Des manières de ne pas lire, Des situations de discours, Des conduites à tenir.

5289ca8f49b358878b0c06b89fcf0c5c.jpgL’auteur dresse d’abord le constat de notre manière de communiquer sur nos lectures : Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir des informations sûres que pour celui des livres (p.15). Il s’agit donc bien d’interroger le discours sur les livres, pas de doute, cela correspond bien au titre de l’essai, et d’analyser quel éventuel tabou traverserait ce discours : Un livre ne se limite pas à lui-même, il est également constitué, dès sa diffusion, par l’ensemble mouvant des séries d’échanges que sa circulation suscite. C’est donc avoir accès à lui, sinon le lire, que de prêter attention à ces échanges (p.49). L’auteur signale plus loin d’ailleurs un principe fondamental d’après lui : Parler d’un livre concerne moins l’espace de ce livre que le temps du discours à son sujet (p.142). Les termes utilisés par l’auteur soulignent toujours l’aspect d’un discours inscrit dans un rapport interpersonnel.

Oui mais voilà : La lecture n’est pas seulement connaissance d’un texte ou acquisition d’un savoir. Elle est aussi, et dès l’instant où elle a cours, engagée dans un irrépressible mouvement d’oubli (p.55). Et l’auteur rappelle ici quelques phrases de Montaigne. Voilà donc l’enjeu de cet essai : à travers nos discours sur les livres, nous révélerions certaines caractéristiques de notre  « nature humaine ». Il y a d’abord, dans cette « nature », outre la faculté d’oubli, une quête d’absolu : Tissé des fantasmes propres à chaque individu et de nos légendes privées, le livre intérieur individuel est à l’œuvre dans notre désir de lecture, c’est-à-dire dans la manière dont nous recherchons puis lisons des livres. Il est cet objet fantasmatique en quête duquel vit tout lecteur et dont les meilleurs livres qu’il rencontrera dans sa vie ne seront que des fragments imparfaits, l’incitant à continuer à lire (p.83).  Je retiendrai de cette citation les termes répétés de fantasmes et fantasmatiques qui renvoient à cette intimité que l’on peut entretenir avec les livres, tremplins de nos rêveries individuelles, mais aussi témoins sourdement révélés de notre solitude : Ce sont les livres intérieurs qui rendent si difficiles les échanges  sur les livres, faute que puisse s’unifier l’objet du discours. Ils participent de ce que j’ai appelé dans mon ouvrage sur Hamlet un paradigme intérieur, c’est-à-dire un système de perception de la réalité si singulier qu’il est impossible à deux paradigmes d’entrer en réelle communication (p. 84). Nous serions donc renvoyés à une incommunicabilité fondamentale : Ce que nous prenons pour des livres lus est un amoncellement hétéroclite de fragments de textes, remaniés par notre imaginaire et sans rapport avec les livres des autres, seraient-ils matériellement identiques à ceux qui nous sont passés entre les mains (p.86).

Par ailleurs, la pression sociale est énorme : parler d’un livre que l’on a lu, que l’on a vaguement lu, que l’on n’a pas lu, n’est pas un acte anodin. Et c’est d’autant plus le cas aujourd’hui alors que nous sommes tous supposés avoir lu quelques ouvrages, ne serait-ce qu’au collège ou au lycée (selon les textes officiels, de la 6ème à la 1ère, un élèves est censé avoir lu [ou peu lu ou non lu] au moins trente livres) : Aussi conviendrait-il, pour parvenir à parler sans honte des livres non lus, de nous délivrer de l’image oppressante d’une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires, image avec laquelle nous essayons en vain toute notre vie de venir coïncider. Car la vérité destinée aux autres importe moins que la vérité de soi, accessible seulement à celui qui se libère de l’exigence contraignante de paraître cultivé, qui nous tyrannise intérieurement et nous empêche d’être nous-mêmes (p.119). J’ajouterais que parler d’un livre aujourd’hui, c’est aussi prendre le risque de passer pour le pire être de la terre : un intello (bien que je ne sache pas exactement ce que cette appellation recouvre). Plus précisément, c’est bien de l’identité, et de toute sa complexité - puisqu’elle s’inscrit dans une historicité - qu’il est question : Reconnaître que les livres ne sont pas des textes fixes, mais des objets mobiles, est en effet une position déstabilisante, puisqu’elle nous confronte, par le biais de leur miroir, à notre propre incertitude, c’est-à-dire à notre folie (p.131). Une folie qui consisterait à nous croire figés à jamais, une folie qui nous montre que nous ne le sommes pas, fou,  grâce à une de nos qualités, qui peut être aussi une grande souffrance : notre regard tout aussi rétrospectif qu’introspectif et, à l'occasion - et c'est le pire - projectif.

Mais l’un des arguments qui parcourt cet essai est le suivant : le discours sur les ouvrages, quel que soit notre degré de connaissance de ces derniers, leur critique, est un espace qui témoigne de notre propre  relation au monde, à un milieu, à l’autre et à la création en général.

Il y aurait plus à apprendre du discours d’une personne qui n’aurait pas lu un livre, et dont elle parlerait spontanément, sans entrave si ce n’est celle d’un interlocuteur bienveillant ou de la qualité du regard que celle-ci porte sur elle, que d’une personne qui en parlerait en connaissance de cause et qui, alors, n’aurait pas exprimé toute sa créativité. J’en conclus donc que vous n’avez pas appris grand-chose de moi ce soir.

Il reste que cet essai, me semble-t-il, est parcouru par un discours psychanalytique latent. Je crois d’ailleurs que cet ouvrage est l’histoire masquée d’une analyse, l’auteur étant un universitaire qui a le discours sur le livre pour objet... et qu'il est psychanalyste. Il est donc assez normal qu'il privilégie les mécanismes d'associations libres au lieu de la rigueur scientifique. 

4cd280e269bdd850114f7cf8eb156a13.jpgLacan disait, si mes souvenirs sont bons  (mais je n’en suis pas sûr du tout, je ne l’ai jamais lu) : Aimer, c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Ecrire, c’est peut-être la même chose. Mais je ne sais pas du tout ce que ces deux dernières phrases signifient.