mardi, 14 juillet 2009

Demain les posthumains de J.M. Besnier

demain les posthumains.jpgLe futur a-t-il encore besoin de nous ?

Dans la foulée de ma lecture de Demain les chiens, voici donc Demain les posthumains, puisque l'auteur, Jean-Michel Besnier s'est inspiré du titre du roman de SF pour le titre de son essai. Il s'en explique dès l'introduction. La question posée en sous-titre invite à s'interroger sur la manière dont nous devrons considérer l'Homme à l'heure des nouvelles technologies de l'information, des robots, des nanotechnologies etc. et quelles nouvelles questions éthiques pourraient se poser et se posent d'ores et déja.

En témoigne un exemple récent rapporté par J. M. Besnier : le cas d'Oscar Pistorius. Il s'agit d'un athlète handicapé au niveau des jambes qui ont été en partie remplacées par des prothèses en fibre de carbone. Ses prothèses lui permettaient non seulement de marcher normalement mais aussi de courir à une telle vitesse qu'elles lui ont permis de remporter les jeux paralympiques d'Athènes en 2004 sur le 200 mètres. Tellement vite qu'il se présenta au JO de Pékin en 2008 pour concourir aux côtés des athlètes dits normaux. Cela lui fut refusé. Jean-Michel Besnier précise ainsi : "D'un être "diminué", la technique a fait un homme "augmenté" et, au lieu de s'en réjouir, on soupçonne là quelque calamiteuse dénaturation, susceptible de dicter de mauvais exemples et de dévoyer l'humain dans son contraire."oscar-pistorius.jpg

Je relie cet extrait à un autre passage du livre où l'auteur cite Lacan : "La question de savoir si la machine est humaine ou pas est évidemment toute tranchée - elle ne l'est pas. Seulement, il s'agit aussi de savoir si l'humain dans le sens où vous l'entendez, est si humain que ça."

Je suis incapable de construire une critique sur cet essai vraiment passionnant. Je n'ai vraiment pas les outils intellectuels pour me positionner (mes seuls outils sont littéraires... et je dois avouer que la construction de cet ouvrage m'a paru parfois assez étrange tant certaines redites m'ont semblé maladroites, mais bon, vu l'intérêt de l'ensemble c'est une critique mineure). Voici donc quelques extraits qui correspondent aux passages que j'ai surlignés (cette note me servira d'aide mémoire).

Une première chose concerne le rapport au corps :

"Les signes de l'évacuation du corporel sont évidemment paradoxaux : à côté des excès de l'hygiénisme ou de l'asepsie, à côté du recours croissant à la crémation qui devrait tout de même surprendre en Occident, on objectera que le body-building, par exemple, ou la pratique des arts martiaux suggèrent une hyper-attention au corps, de même que l'intérêt porté aux modes vestimentaires ou aux régimes alimentaires. Mais on voit combien ces signes révèlent aussi bien une concession au conformisme, voire une standardisation "décorporalisante", telle qu'elle équivaut à neutraliser la singularité attachée au fait d'être ce corps-ci plutôt que celui-là. Car c'est cela que devrait dénoter le corps s'il était accepté et cultivé pour lui-même : la revendication du sans pareil, de la distinction et même de l'hyper-indidualisation à laquelle nous destinent ses limites. Or, nous sommes de plus en plus loin de revendiquer cette singularité, comme suffirait à le suggérer la complaisance avec laquelle nous accueillons les dogmes pénétrés de scientisme qui nous révèlent à nous-mêmes comme quasi-superflus."

Une autre chose m'a vraiment intéressé : elle concerne le rapport à la mémoire. Je pense à cela à l'heure où des expériences sont menées dans certains pays (au Danemark par exemple comme le rapporte The Guardian) pour autoriser l'utilisation d'Internet lors d'épreuves du baccalauréat. Il s'agit là de réfléchir au rapport de la mémoire et de l'identité.

"Confrontés à l'essor des machines intelligentes, autonomes et dotées de facultés de mémorisation de plus en plus performantes, nous avons comme eux à attester notre humanité et, en cela, à témoigner que nous ne sommes pas de l'espèce de ces machines qui nous environnent. Ollivier Dyens posait ainsi la question : "N'est-ce pas, en quelque sorte, ce que nous ressentons tous, aujourd'hui, pris dans le tourbillon des technologies et des médias, pris dans le cycle de l'accroissement technologique où l'archivage est si facile, si accessible que nous nous déchargeons de toute activité mémorielle ?" Redoutable question qui suggère combien nous pourrions nous complaire à céder le pouvoir à ces machines qui nous dépossèdent de notre mémoire et donc, aussi, de notre identité. La servitude technologique volontaire serait notre destin et justifierait l'absence de résistance opposée au posthumain qui s'annonce."

Ainsi l'emploi des machines aurait une double conséquence :

"L'idée qu'elles puissent nous dominer n'a plus sérieusement la vertu de nous effrayer. On se résout à vouloir confier l'émancipation des servitudes quotidiennes à des machines dont les facultés nous dépassent de plus en plus. On écarte l'inquiétude qui pourrait en résulter, en se disant qu'il faut tout au plus savoir ménager la puissance que nous avons produite, au point de faire les concessions qu'implique toute négociation avec les forts."

Mais aussi :

"L'ergonomie de nos machines, en rendant leur utilisation de plus en plus complexe, entretient ainsi chez l'utilisateur une infantilisation propice à accroître l'ascendant qu'elles prennent sur sa vie. Bref, plus les machines sont puissantes, plus le regard que les hommes portent sur eux-mêmes est négatif. La technique est un facteur de mésestime de soi. Apparue pour compenser le défaut originel des hommes, elle se déploie tant et si bien qu'elle accroît en eux le sentiment de leur nullité."

J'en reste là pour le relevé des passages qui m'ont plu. J'aurais pu en ajouter une dizaine d'autres. C'est tout dire lde 'intérêt qu'a suscité ce livre et des questions qu'il m'a amené à me poser. Emancipation ou servitude de la condition humaine devant les nouvelles technologies ? Quelles nouvelles angoisses le progrès peut-il créer chez l'homme alors que nous étions empreints de l'idée que ce même progrès ne nous voulait que du bien ?

samedi, 13 juin 2009

Les bobards économiques

les bobards économiques.jpgVoici un ouvrage court (200 pages), efficace et précis qui aborde en douze points une bonne partie des idées reçues sur l'économie dont on nous rebat les oreilles : "Travailler plus pour gagner plus", "Les chômeurs ne veulent pas travailler", "Les services à la personne vont créer 500 000 emplois"... Les chapitres sont clairs, facilement compréhensibles et proposent des analyses chiffrées et documentées. Le tout est assez rafraichissant ! Mais c'est en particulier l'épilogue de ce livre qui m'a intéressé. En voici un extrait :

"A lire le récit de ces bobards, les lecteurs peuvent s'interroger - nous interroger : que font les journalistes ? Les sujets traités dans ce livre ne sont pas précisément légers, ils concernent des milliards d'euros d'argent public ou privé et l'activité de tous... Sommes-nous constamment manipulés ? Pourquoi les journaux, les radios, les télévisions, les sites Internet, relèvent-ils si rarement les inexactitudes, les imprécisions, les mensonges, les erreurs, les approxiamtions, les idées préconçues, les slogans idéologiques, etc ? Pourquoi sont-ils, le cas échéant, si peu nombreux à le faire alors que cela ne nécessite aucune  investigation périlleuse ?

Il en va de la santé de la presse de répondre à ces questions : si les journaux se vendent de plus en plus mal, c'est qu'ils intéressent de moins en moins les Français. Personne n'a besoin d'acheter un quotidien ou un magazine pour vivre. La presse est une économie d'offre, c'est le produit qui crée sa demande. S'il n'y a pas de demande, c'est que l'offre ne convient pas !

Et les lecteurs le disent haut et fort. Mais rares sont ceux qui acceptent de l'entendre. Les reproches sont récurrents : les journaux ne sont pas assez distanciés face aux pouvoirs, ils se répètent san cesse, ils ne disent pas tout et, ajoutons : ils laissent prospérer les balivernes, alors que leur métier est au contraire d'être le plus exact possible. L'économie en journalisme ne peut s'abstraire de cette critique. [...]

Les lecteurs le savent-ils ? Le journalisme économique revêt souvent l'aspect d'un parcours du combattant. Presque toutes les sources font l'objet de contrôles multiples et serrés. Les banques opposent à bien des question le secret bancaire, les entreprises objectent du secret commercial, les fonctionnaires se retranchent derrière le devoir de réserve, les impôts ont déclaré inviolable le secret fiscal, et les cabinets ministériels contrôlent soigneusement les données sensibles. Les informations sont aussi bien gardées que l'or de la Banque de France. [...]"

Je vous laisse découvrir la fin...

Voici donc un petit aperçu de cet ouvrage d'utilité publique !

Concernant les auteurs : Hervé Nathan est rédacteur en chef du service "Economie-social" à Marianne. Il a travaillé auparavant à Libération et à La Tribune.

Nicolas Prissette est chef-adjoint du service "Economie" au Journal du Dimanche après avoir été à La Tribune et au Revenu.

dimanche, 03 mai 2009

Cinéphilo d'Ollivier Pourriol

cinéphilo.jpgIl m'arrive parfois d'hésiter un peu lorsqu'il s'agit d'acheter un essai de 400 pages à 20 €... vais-je avoir le courage vraiment de le lire ? Ne va-t-il pas trainer un bon moment sur la table avant d'être remisé dans les limbes de ma bibliothèque en attendant des jours meilleurs ? Malgré ces craintes, je me suis décidé à faire l'emplette de cet ouvrage consacré au cinéma et à la philo... et je n'ai pas été déçu. A la faveur de ce week end prolongé, j'ai pu m'y plonger bien tranquillement et j'ai passé un moment jubilatoire. Vous vous dites que Descartes et Spinoza sont juste bons à faire chier les élèves de Terminale ? Détrompez-vous ! Avec un professeur comme Ollivier Pourriol, ça passe comme une lettre à la poste. Différents concepts sont abordés ici à partir de films aussi connus que : Matrix, Fight Club, X-Men, American Beauty, Blade runner... en tout une trentaine de films pour aborder des questions telles que : y a-t-il une preuve de la liberté ? Moi et les autres, comment trouver la joie ? Comment devenir soi-même ? L'ouvrage est d'une grande fluidité, d'une grande limpidité. Plus encore, il est stimulant et m'a permis de m'enrichir en me permettant de faire des liens avec d'autres films que j'ai pu voir (j'ai ainsi beaucoup pensé à Minority Report, ou Jusqu'au bout du monde de Wenders dans la réflexion sur le temps et l'éternel retour). J'ai ainsi pu méditer sur la phrase de Spinoza : Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes,mais nous les déclarons bonnes parce que nous les désirons (à ce sujet, un ami me disait tout à l'heure que sur certains paquets de capotes on trouvait la phrase de Sénèque : Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles... j'adore les chiasmes !).

Me voici donc définitivement cinéphile et Cinéphilo.

lundi, 03 novembre 2008

Le Cygne Noir de N. N. Taleb

cygne noir.gifA priori, rien ne me destinait à lire un ouvrage écrit pas un ancien trader de Wall Street, Docteur en économie et professeur des sciences de l'incertitude. Non, rien... si ce n'est ma curiosité naturelle, mon éclectisme légendaire (!) et le récent passage sur France Culture de Nassim Nicholas Taleb dont le discours m'avait immédiatement captivé. J'avais découvert un homme brillant, érudit, provocateur et plein d'humour. J'ai donc lu son ouvrage, Le Cygne Noir, qui s'est trouvé être lui aussi brillant, érudit, provocateur et plein d'humour. Autant le dire tout de suite, cet essai ne touche pas qu'à l'économie actuelle. Il aborde également des questions sociologiques, psychologiques, historiques, mathématiques et j'en passe. Le tout forme bien sûr un sacré pavé qui ne doit pas vous impressionner. Je l'ai lu quasiment d'une traite (un peu aidé par un rhume qui m'a cloué au lit pendant une journée).

Il importe, pour vous résumer rapidement le sujet de l'ouvrage, d'en expliquer le titre. Qu'est-ce qu'un "Cygne Noir" ?  C'est un "événement qui présente les trois caractéristiques suivantes : premièrement,  il s'agit d'une abérration ; de fait, il se situe en dehors du cadre de nos attentes ordinaires, car rien dans le passé n'indique de façon convaincante qu'il ait des chances de se produire. Deuxièmement son impact est extrêment fort.  Troisièmement,  en dépit de son statut d'aberration, notre nature humaine nous pousse à élaborer après coup des explications concernant sa survenue, le rendant ainsi explicable et prévisible". Il est donc possible de faire entrer dans cette catégorie aussi bien l'attentat du World Trade Center que le succès d'Harry Potter et celà remet sérieusement en question tout ce que les experts prévisionnistes pourraient nous raconter.

taleb.jpgL'auteur nous donne l'exemple de la dinde : "Prenez une dinde quel'on nourrit tous les jours. Chaque apport de nourriture va la renforcer dans sa croyance que la règle générale de la vie est d'être nourrie quotidiennement par de sympathiques membres de la race humaine "soucieux de ses intérêts", comme le disent les hommes politiques. Le mercredi après-midi précédant Noël, quelque chose d'inattendu va arriver à la dinde, qui va l'amener à révider ses croyances." Ce passage donne une petite idée de l'humour de certains exemples.

Mais plus que tout, c'est la conclusion de l'ouvrage, humaniste, qui m'a particulièrement touché (ne la lisez pas si vous souhaitez vous le procurer) : "Imaginez une minuscule tache de poussière à côté d'une planète un milliard de fois de la taille de la Terre. La tache de poussière représente les chances que vous aviez de naître, et la planète gigantesque, celles que vous aviez de ne pas naître. Alors, cessez de vous faire du mauvais sang pour des broutilles ! Ne faites pas comme cet ingrat à qui l'on avait offert un château et qui s'inquiétait de l'humidité qui attaquait la salle de bains. "A cheval donné on ne regarde point la bouche", dit le proverbe - n'oubliez pas que vous êtes un Cygne Noir. Sur ce, je vous remercie d'avoir lu mon livre".

Sur ce, je remercie vraiment Nassim Nicholas Taleb de l'avoir écrit.

Vous pourrez trouver un entretien de l'auteur ici.

lundi, 17 mars 2008

Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel

395037293.jpgVoici quelques passages relevés dans cet excellent petit ouvrage de Louis Chauvel (109 pages), qui m'a été prêté par un ami (merci Jean-Mi !) et qui vous donneront peut-être envie d'y plonger.

Il s'ouvre sur une tentative de définir ce que l'on doit entendre par « classes moyennes » dont le concept peut paraître assez flou. Au terme de ces quelques pages utiles fondées sur une analyse historique, il apparaît finalement que ces classes avaient pour particularité de jouir de leurs acquis et de penser qu'ils seraient non seulement transmissibles à leur descendance mais que cette descendance accumulerait, comme elles l'avaient fait elle-mêmes, de nouveaux avantages. Il y aurait bien eu un rêve des classes moyennes :

« Seule zone d'expansion envisageable entre un plafond qui s'abaisse et un plancher marqué par une forte élévation, les strates intermédiaires ont pu passer pour l'asymptote ultime vers laquelle tendraient le plus probablement les trajets de mobilité sociale, à la fois pour les enfants déchus des classes supérieures tenus d'acquérir un diplôme et un métier, et pour ceux des classes populaires où, mécaniquement, les enfants connaîtraient un sort plus favorable que celui de leurs parents. Cette identification le plus souvent positive à un groupe social en expansion, valorisé, optimiste, favorisé par la croissance économique, était parfois vécue sur le mode de la délégation, projetée sur la trajectoire sociale de ses propre enfants, ou simplement appréhendée comme virtuellement probable. Mais elle relevait d'un rêve collectif partiellement réalisé ».

Il semble cependant que cette expansion « virtuellement probable » ait été confrontée à un principe de réalité nettement plus sombre :

« Il pourrait être ainsi désagréable aux jeunes d'apprendre qu'ils n'ont pas simplement été victimes d'un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l'inflation et de réformes antiétatiques, les a privés d'emplois stables et bien payés (qui existent encore) et de logements à bon marché (occupés aujourd'hui par d'autres), mais aussi d'un faux socialisme qui ne les a pas soutenus, qui leur fait payer sur leurs impôts (TVA, taxes sur le tablac, sur l'essence, etc.) le prix d'un Etat-providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte leur fera supporter longtemps le dettes accumulées par leurs heureux prédécesseurs. Faute de vouloir affronter ce constat, les générations politiques arrivées à maturité devront en assumer les conséquences délétères pendant des années ».

Le rêve des classes moyenne devient alors un véritable cauchemar:

« Le phénomène étant clairement générationnel, il prend l'allure d'une crise de civilisation. Dans le secteur public en particulier, le mieux-être avéré des seniors s'accompagne de la multiplication des échecs durables chez les jeunes. L'expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l'idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. La sidérurgie des années 1980 a connu un tel retournement, mais il était moins attendu dans les services publics ».

L'un des premiers effets de ce cauchemar est d'enfoncer les jeunes générations dans le vécu d'une situation frustrante :

« [...] parmi les enfants des classes moyennes, la nouvelle génération surdiplômée, en qui les parents ont eu tendance à investir des espoirs d'ascension à la mesure de ce que l'échelle des diplômes signifiait voilà trente ans, se trouve depuis son enfance imbriquée dans une société de consommation dont elle conserve les moyens tant qu'elle vit encore au domicile parental ». Tout change dès que ces enfants s'émancipent en quittant le domicile parental : « La situation est donc particulièrement propice à l'émergence de fortes frustrations entre des aspirations à un accès minimal à la consommation et des moyens très inférieurs. D'où un risque important de surendettement précoce, sans commune mesure avec ce que les générations précédentes avaient connu ».

La conséquence de cette frustration se révèle dans le développement d'une anxiété sociétale et d'un repli individualiste :

«Face à l'incertitude nous ne pouvons décider en connaissance de cause : l'action relève inévitablement du choix à l'aveugle, irrationnel, où la seule « réassurance magique » peut nous guider. Se replier sur des stratégies d'adaptation personnelle et immédiate, sans considération pour les autres ni pour l'avenir, est alors une voie rationnelle, dont le coût collectif peut être considérable ».

Et un peu plus loin encore :

« L'atomisation et le repli sur des stratégies égoïstes sont, en apparence au moins, une solution, en tout cas pour ceux qui en ont les moyens, la désespérance silencieuse de larges couches de la population étant le versant négatif de cette tendance. D'où ce paradoxe d'une société particulièrement anxieuse alors que, aujourd'hui encore, le niveau de protection sociale semble satisfaisant, voire, pour certains, excessif ».

 

Ce dernier passage concernant cette « atomisation » m'a amené à quelques réflexions alors que je repensais aux divers écrans publicitaires que j'avais vus ces derniers temps. On pouvait y voir successivement : une boite de chewing gum attirant à elle une population entière qui venait s'y agglutiner pour former une énorme boule ; un conseiller en bricolage écouté à son insu et remercié par l'ensemble des clients présents ; des hommes et des femmes se précipitant dans une vallée pour former un pont humain ; la population mondiale, taquine, peignant des panneaux en bleu et faire croire à des cosmonautes que la Terre s'était éteinte. Autant de publicités pour nous vendre autant de produits et surtout autant de rêves, de fantasmes de « collectif ». Suite aux élections d'hier, les socialistes, pour redorer une image un peu ternie par des individualités dévorantes, tenaient un même discours : « Il faut travailler collectif » (Martine Aubry). Alors que la pub surfe sur nos fantasmes d'émotions collectives pour nous faire consommer chacun dans notre coin, on peut toujours souhaiter que les politiques écoutent nos aspirations d'individualistes malheureux pour nous faire entrer dans l'oeuvre collective d'un authentique épanouissement et d'une véritable liberté.

 


 

mardi, 12 février 2008

Elisabeth Roudinesco : La part obscure de nous-mêmes

bbd896018ee7c0b271e3bc2bca326ac6.gifUne histoire des pervers. 

 

Voilà un ouvrage court, pédagogique, accessible, documenté : une vraie réussite. Il s’agit pour l’auteur d’explorer le concept de perversion et d’en définir les différentes dimensions, historiques, littéraires, psychologiques. « Où commence la perversion et qui sont les pervers ? Telle est la question à laquelle tente de répondre ce livre qui réunit des approches jusque-là séparées, en mêlant à une analyse de la notion de perversion non seulement des portraits de pervers et un exposé des grandes perversions sexuelles, mais aussi une critique des théories et des pratiques qui ont été élaborées, notamment depuis le XIXe siècle, pour penser la perversion et désigner les pervers ».

015b009c39898fdd1e01ec3bb818dd56.jpgAu-delà de nos préjugés étriqués sur la perversion dont nous ne voyons que l’aspect négatif, l’auteur précise qu’elle est aussi « créativité, dépassement de soi, grandeur. En ce sens, elle peut être entendue comme l’accès à la plus haute des libertés puisqu’elle autorise celui qui l’incarne à être simultanément un bourreau et une victime, un maître et un esclave, un barbare et un civilisé. La fascination qu’exerce sur nous la perversion tient précisément en ceci qu’elle peut être tantôt sublime et tantôt abjecte ». C’est donc toute l’ambiguïté de la perversion qui sera abordée ici à travers une analyse historique qui nous mènera des expériences mystiques à nos jours en passant par Sade, le siècle des Lumières, Flaubert, Oscar Wilde, le nazisme…

Première étape, donc, les expériences mystiques : « Si, de nos jours, le terme d’abjection renvoie au pire de la pornographie à travers des pratiques sexuelles liées à la fétichisation de l’urine, des matières fécales, du vomi ou es fluides corporels, ou encore à une corruption de tous les interdits, il n’est pas séparable, dans la tradition judéo-chrétienne, de son autre facette : l’aspiration à la sainteté. Entre l’ancrage dans la souillure et l’élévation vers ce que les alchimistes appelaient autrefois le « volatile », en bref entre les substances inférieures- du bas-ventre et du fumier – et les substances inférieures – exaltation, gloire, dépassement de soi -, il existe donc une étrange proximité, faite de déni, de clivage, de répulsion, d’attirance » Elisabeth Roudinesco en donne un exemple : « Catherine de Sienne [1647-1690] déclara un jour n’avoir rien mangé de si délectable que le pus des seins d’une cancéreuse. Et elle entendit alors le Christ lui parler : « Ma bien-aimée, tu as soutenu pour moi de grands combats et, avec mon aide, tu es restée victorieuse. Jamais tu ne m’as été plus chère et plus agréable […] Non seulement tu as méprisé les plaisirs sensuels, mais tu as vaincu la nature en buvant avec joie, par amour pour moi, un horrible breuvage. Eh bien, puisque tu as fait une action au-dessus de la nature, je veux te donner une liqueur au-dessus de la nature. »

b697dae394508e3facdab5200d79f4ae.jpgLe chapitre suivant aborde les écrits sadiens et un passage en particulier m’a intéressé : « l’acte sexuel pervers, dans sa formulation la plus hautement civilisée et la plus sombrement rebelle – celle d’un Sade non encore défini comme sadique par le discours psychiatrique -, est d’abord un récit, une oraison funèbre, une éducation macabre, en bref, un art de l’énonciation aussi ordonné qu’une grammaire et aussi dépourvu d’affect qu’un cours de rhétorique ». J’aime beaucoup l’idée d’un acte sexuel pervers qui est d’abord un récit, comme si le plaisir même de cet acte se tenait dans le discours, comme si l’on pouvait faire des mots comme on fait l’amour. Mais l’auteur reprend la phrase de Roland Barthes : « Ecrite, la merde ne sent pas. Sade peut en inonder ses partenaires, nous n’en recevons aucun effluve, seul le signe abstrait d’un désagrément ».

A travers de très nombreux exemples et des analyses d’une grande finesse du monde contemporain (que je laisse au futur lecteur le soin de découvrir), l’auteur montre parfaitement que considérer la perversion ou la déviance comme une simple maladie que la science suffirait à expliquer et à corriger pourrait mener aux pires horreurs en tentant d’éradiquer ce que l’homme a de pire en lui, mais ce qu’il a aussi de meilleur dans ses transgressions et ses inventions. « Que ferions-nous si nous ne pouvions plus désigner comme des boucs émissaires – c’est-à-dire des pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous refoulons ? » Pour voir une étude plus complète de cet ouvrage, l'aricle du site nonfiction.fr est parfait

En forme de conclusion personnelle, la bande-annonce (pas très réussie je dois bien le dire) de Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol, un de mes films favoris.

lundi, 22 octobre 2007

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

2b7081b6c6c9763279709e468312a070.jpgVoici un ouvrage qui a un peu traîné chez moi avant que je me décide à l’entreprendre. Je l’avais acheté parce que le bouche à oreille avait pas mal fonctionné à son sujet et, par ailleurs, je m’étais dit qu’en tant qu’enseignant je pouvais être concerné par son contenu. Je me suis donc empressé de ne pas l’ouvrir pendant des mois. Je me disais que derrière ce titre provocateur devait se cacher une pensée aussi profonde qu’érudite (je ne me suis pas trompé) mais tout de même accessible (je ne me suis pas trop trompé).

Il se compose principalement de trois parties : Des manières de ne pas lire, Des situations de discours, Des conduites à tenir.

5289ca8f49b358878b0c06b89fcf0c5c.jpgL’auteur dresse d’abord le constat de notre manière de communiquer sur nos lectures : Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir des informations sûres que pour celui des livres (p.15). Il s’agit donc bien d’interroger le discours sur les livres, pas de doute, cela correspond bien au titre de l’essai, et d’analyser quel éventuel tabou traverserait ce discours : Un livre ne se limite pas à lui-même, il est également constitué, dès sa diffusion, par l’ensemble mouvant des séries d’échanges que sa circulation suscite. C’est donc avoir accès à lui, sinon le lire, que de prêter attention à ces échanges (p.49). L’auteur signale plus loin d’ailleurs un principe fondamental d’après lui : Parler d’un livre concerne moins l’espace de ce livre que le temps du discours à son sujet (p.142). Les termes utilisés par l’auteur soulignent toujours l’aspect d’un discours inscrit dans un rapport interpersonnel.

Oui mais voilà : La lecture n’est pas seulement connaissance d’un texte ou acquisition d’un savoir. Elle est aussi, et dès l’instant où elle a cours, engagée dans un irrépressible mouvement d’oubli (p.55). Et l’auteur rappelle ici quelques phrases de Montaigne. Voilà donc l’enjeu de cet essai : à travers nos discours sur les livres, nous révélerions certaines caractéristiques de notre  « nature humaine ». Il y a d’abord, dans cette « nature », outre la faculté d’oubli, une quête d’absolu : Tissé des fantasmes propres à chaque individu et de nos légendes privées, le livre intérieur individuel est à l’œuvre dans notre désir de lecture, c’est-à-dire dans la manière dont nous recherchons puis lisons des livres. Il est cet objet fantasmatique en quête duquel vit tout lecteur et dont les meilleurs livres qu’il rencontrera dans sa vie ne seront que des fragments imparfaits, l’incitant à continuer à lire (p.83).  Je retiendrai de cette citation les termes répétés de fantasmes et fantasmatiques qui renvoient à cette intimité que l’on peut entretenir avec les livres, tremplins de nos rêveries individuelles, mais aussi témoins sourdement révélés de notre solitude : Ce sont les livres intérieurs qui rendent si difficiles les échanges  sur les livres, faute que puisse s’unifier l’objet du discours. Ils participent de ce que j’ai appelé dans mon ouvrage sur Hamlet un paradigme intérieur, c’est-à-dire un système de perception de la réalité si singulier qu’il est impossible à deux paradigmes d’entrer en réelle communication (p. 84). Nous serions donc renvoyés à une incommunicabilité fondamentale : Ce que nous prenons pour des livres lus est un amoncellement hétéroclite de fragments de textes, remaniés par notre imaginaire et sans rapport avec les livres des autres, seraient-ils matériellement identiques à ceux qui nous sont passés entre les mains (p.86).

Par ailleurs, la pression sociale est énorme : parler d’un livre que l’on a lu, que l’on a vaguement lu, que l’on n’a pas lu, n’est pas un acte anodin. Et c’est d’autant plus le cas aujourd’hui alors que nous sommes tous supposés avoir lu quelques ouvrages, ne serait-ce qu’au collège ou au lycée (selon les textes officiels, de la 6ème à la 1ère, un élèves est censé avoir lu [ou peu lu ou non lu] au moins trente livres) : Aussi conviendrait-il, pour parvenir à parler sans honte des livres non lus, de nous délivrer de l’image oppressante d’une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires, image avec laquelle nous essayons en vain toute notre vie de venir coïncider. Car la vérité destinée aux autres importe moins que la vérité de soi, accessible seulement à celui qui se libère de l’exigence contraignante de paraître cultivé, qui nous tyrannise intérieurement et nous empêche d’être nous-mêmes (p.119). J’ajouterais que parler d’un livre aujourd’hui, c’est aussi prendre le risque de passer pour le pire être de la terre : un intello (bien que je ne sache pas exactement ce que cette appellation recouvre). Plus précisément, c’est bien de l’identité, et de toute sa complexité - puisqu’elle s’inscrit dans une historicité - qu’il est question : Reconnaître que les livres ne sont pas des textes fixes, mais des objets mobiles, est en effet une position déstabilisante, puisqu’elle nous confronte, par le biais de leur miroir, à notre propre incertitude, c’est-à-dire à notre folie (p.131). Une folie qui consisterait à nous croire figés à jamais, une folie qui nous montre que nous ne le sommes pas, fou,  grâce à une de nos qualités, qui peut être aussi une grande souffrance : notre regard tout aussi rétrospectif qu’introspectif et, à l'occasion - et c'est le pire - projectif.

Mais l’un des arguments qui parcourt cet essai est le suivant : le discours sur les ouvrages, quel que soit notre degré de connaissance de ces derniers, leur critique, est un espace qui témoigne de notre propre  relation au monde, à un milieu, à l’autre et à la création en général.

Il y aurait plus à apprendre du discours d’une personne qui n’aurait pas lu un livre, et dont elle parlerait spontanément, sans entrave si ce n’est celle d’un interlocuteur bienveillant ou de la qualité du regard que celle-ci porte sur elle, que d’une personne qui en parlerait en connaissance de cause et qui, alors, n’aurait pas exprimé toute sa créativité. J’en conclus donc que vous n’avez pas appris grand-chose de moi ce soir.

Il reste que cet essai, me semble-t-il, est parcouru par un discours psychanalytique latent. Je crois d’ailleurs que cet ouvrage est l’histoire masquée d’une analyse, l’auteur étant un universitaire qui a le discours sur le livre pour objet... et qu'il est psychanalyste. Il est donc assez normal qu'il privilégie les mécanismes d'associations libres au lieu de la rigueur scientifique. 

4cd280e269bdd850114f7cf8eb156a13.jpgLacan disait, si mes souvenirs sont bons  (mais je n’en suis pas sûr du tout, je ne l’ai jamais lu) : Aimer, c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Ecrire, c’est peut-être la même chose. Mais je ne sais pas du tout ce que ces deux dernières phrases signifient.