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mardi, 25 mars 2008

Soyez sympa rembobinez de Michel Gondry

Pour parler du dernier film de Michel Gondry, je crois que le moment est venu de prendre ma plume et un bon coup de vieux. J'ai découvert le travail de ce réalisateur au début des années 90 (1er coup de vieux) grâce au groupe « Oui oui » dont il faisait partie et pour qui il avait réalisé quelques clips. C'est d'ailleurs par le clip de la chanson « Les cailloux » que je l'avais connu. La cassette (2ème coup de vieux) de leur album a tourné longtemps en boucle dans mon walkman (3ème coup de vieux) pendant toute la durée de mon service national (4ème coup de vieux). Une époque où j'avais aussi l'impression de casser moi-même des cailloux et pas des briques. Ce clip d'animation m'avait paru à l'époque bien plus créatif et ludique que tout ce que l'on pouvait voir et je trouvais les paroles farfelues à mon goût.

Un peu plus tard, il y eut le clip de « Bachelorette » de Björk qui m'a permis à quelques reprises de traiter la mise en abyme en cours et de cesser de l'aborder uniquement en parlant des boucles d'oreilles fascinantes voire hypnotiques de la Vache qui rit.

L'avantage de ce clip est qu'il ouvre de nombreuses pistes d'étude, qu'il pose des questions formelles auxquelles chacun peut apporter ses réponses ou formuler des hypothèses : un début en photo-reportage, des instants pris sur le vif en noir et blanc (pourquoi la réalité est-elle en noir et blanc ?), un livre qui s'écrit au moment où on le dicte, un décor aux couleurs saturées dans un monde empli de mots qui s'inscrivent un peu partout et qui perd progressivement en consistance au fur et à mesure qu'il est reproduit, comme le personnage interprété par Björk qui retourne peu à peu à une nature totalement envahissante... je pense alors, par exemple au principe de reproduction des « Ten Lizes » de Warhol.

 tenlizes.jpg

 

A cet égard, il est intéressant de voir que le premier film « suédé » dans « Soyez sympas, rembobinez » est « Ghostbuster » : cette histoire de fantôme est donc re-produite, et paradoxalement revit, par une sorte de film fantôme et même encore par la réapparition de Sigourney Weaver, elle-même actrice du film originel, qui vient plaider pour le respect des oeuvres et des droits de reproduction.

Dans le même ordre d'idée, j'ai lu que Michel Gondry n'avait pas pu obtenir les droits de « Retour vers le futur » pour le suéder. On imagine à quel point ce film, qui raconte de quelle manière les personnages vont tenter de refaire une histoire pour qu'elle coïncide avec elle-même (au prix tout de même de quelques notables modifications), pouvait correspondre au projet de Gondry.

Dernier élément de mise en abyme, la bande-annonce du film a également été suédée et se présente comme une nouvelle création pleine d'humour.

Ce qui me semble intéressant chez Gondry, c'est qu'il propose une sorte de révolution du regard, au sens astronomique du terme. Il s'agit de trouver du sens dessus dessous (pour faire un mauvais jeu de mot). La scène finale l'illustre parfaitement : le film projeté est regardé des deux côtés de l'écran et les réactions des deux publics face à face sont radicalement différentes. On retrouve cette même idée à un autre moment du film : un message est inscrit sur la vitre embuée d'un train. Le message vu de l'autre côté, retranscrit tel quel n'a absolument aucun sens puisqu'il faut le regarder du même point de vue que son auteur pour le déchiffrer. Le texte ne fait véritablement sens que pour celui qui l'écrit. Le lecteur qui ne le comprend pas doit se l'approprier, jouer avec et faire confiance au hasard pour le décoder. Encore faut-il le décoder à temps ou il perd tout son intérêt.

Ce serait a priori la même chose pour les films si l'on s'en tient à une lecture rapide : il faudrait les « refaire pour soi », même avec des moyens limités, parce que cette limite même en fait tout le sel. Mais le projet n'en reste pas à l'étape de re-création/récréation. Il mène à un véritable travail collectif de création : il s'agit là de faire revivre un musicien disparu dans une histoire largement apocryphe mais avec de vraies décisions de réalisateur sur le casting ou le montage : pas question de commencer le film par la mort de Fats Waller, une séquence trop proche de l'ouverture de Citizen Kane (et les personnages de montrer que si l'on procédait ainsi, il faudrait parler à l'envers puisqu'on commence par la fin).

On assisterait donc à l'histoire d'une oeuvre, dans ses balbutiements, et dont les créateurs sont à l'écoute de leur propre histoire, de leurs goûts, de leur quartier et de l'histoire du cinéma qu'ils n'ont plus peur de redire.

« Tout est dit et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concernent les mœurs, le plus beau et le meilleur  est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes » ( Des ouvrages de l'Esprit, 1), disait La Bruyère dans Les Caractères.

Mais il ajoutait : « Horace et Despréaux l'a dit avant vous. - Je le crois sur votre parole ; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres penseront encore après moi» ( Des ouvrages de l'esprit, 69). Ce « je l'ai dit comme mien » me semble convenir parfaitement à cette appropriation nécessaire dont je parlais plus haut. La Bruyère dit encore :

" Qu'on ne dise pas que je n'ai rien inventé de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux." ( fragment 575, édition Sellier)

 

Au jeu de Paume de Gondry, on se prend une jolie claque.

 

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